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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
sourcils, ses dents blanches, ses joues luisantes et noires en dessous donnaient l'air d'une Auvergnate débarbouillée, bonne pâte du reste, et riant tout le temps excepté quand son mari regarde les autres femmes, plus quelques Levantines aux diadèmes d'or ou de perles, moins réussies que la nôtre, mais toujours dans le même genre, des femmes de tapissiers, de joailliers, fournisseurs habituels de la maison, avec des épaules larges comme des devantures et des toilettes où la marchandise n'avait pas été épargnée; enfin quelques ménages d'employés de la Territoriale en robes pleurardes et la queue du diable dans leur poche, voilà ce qui représentait le beau sexe de la réunion, une trentaine de dames noyées dans un millier d'habits noirs, autant dire qu'il n'y en avait pas. De temps à autre, Cassagne, Laporte, Grandvarlet qui faisaient le service des plateaux nous mettaient au courant de ce qui se passait dans les salons.
«Ah! mes enfants, si vous voyiez ça, c'est d'un noir, c'est d'un lugubre... Les hommes ne démarrent pas des buffets. Les dames sont toutes dans le fond, assises en rond, à s'éventer sans rien dire. La Grosse ne parle à personne. Je crois qu'elle pionce... C'est monsieur qui fait une tête!... Allons, père Passajon, un verre de Château-larose... Ça vous donnera du ton.»
Elle était charmante envers moi, toute cette jeunesse, et prenait un malin plaisir à me faire les honneurs de la cave, si souvent et à si grands coups que ma langue commençait à devenir lourde, incertaine; et comme me disaient ces jeunes gens dans leur langage un peu libre: «Mon oncle, vous bafouillez.» Heureusement que le dernier des effendis venait d'arriver et qu'il n'y avait plus personne à annoncer; car, j'avais beau m'en défendre chaque fois que je m'avançais entre les tentures pour jeter un nom à la grande volée, je voyais les lustres des salons tourner en rond avec des centaines de milliers de lumières papillotantes, et les parquets partir de biais glissants et droits comme des montagnes russes. Je devais bafouiller, c'est sûr.
L'air vif de la nuit, quelques ablutions à la pompe de la cour eurent vite raison de ce petit malaise, et, quand j'entrai au vestiaire, il n'en paraissait plus. Je trouvai nombreuse et joyeuse compagnie autour d'une «marquise» au champagne dont toutes mes nièces, en grande tenue, cheveux bouffants et cravates de ruban rose, prenaient très bien leur part malgré des cris, de petites grimaces ravissantes qui ne trompaient personne. Naturellement on parlait du fameux article, un article de Moëssard, à ce qu'il paraît, plein de révélations épouvantables sur toutes sortes de métiers déshonorants qu'aurait faits le Nabab, il y a quinze ou vingt ans, à son premier séjour à Paris.
C'était la troisième attaque de ce genre que le Messager publiait depuis huit jours, et ce gueux de Moëssard avait la malice d'envoyer chaque fois le numéro sous bande place Vendôme.
M. Jansoulet recevait cela le matin avec son chocolat; et à la même heure ses amis et ses ennemis, car un homme comme le Nabab ne saurait être indifférent à aucun, lisaient, commentaient, se traçaient vis-à-vis de lui une ligne de conduite pour ne pas se compromettre. Il faut croire que l'article d'aujourd'hui était bien tapé tout de même; car Jansoulet le cocher nous racontait que tantôt au Bois son maître n'avait pas échangé dix saluts en dix tours de lac, quand ordinairement il ne garde pas plus son chapeau sur sa tête qu'un souverain en promenade. Puis, lorsqu'ils sont rentrés, voilà une autre affaire. Les trois garçons venaient d'arriver à la maison, tout en larmes et consternés, ramenés du collège Bourdaloue par un bon Père, dans l'intérêt même de ces pauvres petits, auxquels on avait donné un congé temporaire pour leur éviter d'entendre au parloir ou dans la cour quelques méchants propos, une allusion blessante. Là-dessus le Nabab s'est mis dans une fureur terrible qui lui a fait démolir un service de porcelaine, et il paraît que sans M. de Géry il serait allé tout d'un pas casser la tête au Moëssard.
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