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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Depuis huit jours, son groupe fini, parti pour l'exposition, a laissé Félicia dans ce même état de
prostration, d'écoeurement, d'irritation navrée et désolante. Il faut toute la patience inaltérable de la fée, la

magie de ses souvenirs évoqués à chaque instant pour lui rendre la vie supportable à côté de cette

inquiétude, de cette colère méchante qu'on entend gronder au fond des silences de la jeune fille, et qui

subitement éclatent dans une parole amère, dans un «pouah» de dégoût à propos de tout... Son groupe est

hideux... Personne n'en parlera... Tous les critiques sont des ânes... Le public? un goitre immense à trois

étages de mentons... Et pourtant, l'autre dimanche, quand le duc de Mora est venu avec le surintendant

des beaux-arts voir son exposition à l'atelier, elle était si heureuse, si fière des éloges qu'on lui donnait, si

pleinement ravie de son travail qu'elle admirait à distance comme d'un autre, maintenant que l'outil

n'établissait plus entre elle et l'oeuvre ce lien gênant à l'impartial jugement de l'artiste.

Mais c'est tous les ans ainsi. L'atelier dépeuplé du récent ouvrage, son nom glorieux encore une fois jeté
au caprice imprévu du public, les préoccupations de Félicia, désormais sans objet visible, errent dans tout

le vide de son coeur, de son existence de femme sortie du tranquille sillon, jusqu'à ce qu'elle se soit

reprise à un autre travail. Elle s'enferme, ne veut voir personne. On dirait qu'elle se méfie d'elle-même. Il

n'y a que le bon Jenkins qui la supporte pendant ces crises. Il semble même les rechercher, comme s'il en

attendait quelque chose. Dieu sait pourtant qu'elle n'est pas aimable avec lui. Hier encore il est resté deux

heures en face de cette belle ennuyée, qui ne lui a seulement pas une fois adressé la parole. Si c'est là

l'accueil qu'elle réserve ce soir au grand personnage qui leur fait l'honneur de venir dîner avec elles... Ici

la douce Crenmitz, qui rumine paisiblement toutes ces pensées en regardant le fin bout de ses souliers à

bouffettes, se rappelle subitement qu'elle a promis de confectionner une assiette de pâtisseries viennoises

pour le dîner du personnage en question, et sort de l'atelier discrètement sur la pointe de ses petits pieds.

Toujours la pluie, toujours la boue, toujours le beau sphinx accroupi, les yeux perdus dans l'horizon
fangeux. A quoi pense-t-il? Qu'est-ce qu'il regarde venir là-bas, par ces routes souillées, douteuses sous

la nuit qui tombe, avec ce pli au front et cette lèvre expressive de dégoût? Est-ce son destin qu'il attend?

Triste destin qui s'est mis en marche par un temps pareil, sans crainte de l'ombre, de la boue...

Quelqu'un vient d'entrer dans l'atelier, un pas plus lourd que le trot de souris de Constance. Le petit
domestique sans doute. Et Félicia, brutalement sans se retourner:

«Va te coucher... Je n'y suis pour personne...

- J'aurais bien voulu vous parler cependant, lui répond une voix amie.»

Elle tressaille, se redresse, et radoucie, presque rieuse devant ce visiteur inattendu:

- Tiens! c'est vous, jeune Minerve... Comment êtes-vous donc entré?

- Bien simplement. Toutes les portes sont ouvertes.

- Cela ne m'étonne pas. Constance est comme folle, depuis ce matin, avec son dîner...

- Oui, j'ai vu. L'antichambre est pleine de fleurs. Vous avez?...

- Oh! un dîner bête, un dîner officiel. Je ne sais pas comment j'ai pu... Asseyez-vous donc là; près de moi.
Je suis heureuse de vous voir.»

Paul s'assied, un peu troublé. Jamais elle ne lui a paru si belle. Dans le demi-jour de l'atelier, parmi l'éclat
brouillé des objets d'art, bronzes, tapisseries, sa pâleur fait une lumière douce, ses yeux ont des reflets de

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