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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

marchait, péniblement appuyée aux meubles, toute sa chair tremblait, ses ornements faisaient un bruit de
ferraille. Avec ça une petite voix très perçante et une belle figure rouge qu'un négrillon lui rafraîchissait

tout le temps avec un éventail de plumes blanches large comme une queue de paon.

C'était la première fois que cette paresseuse et sauvage personne se montrait à la société parisienne, et M.
Jansoulet semblait très heureux et très fier qu'elle eût bien voulu présider sa fête; ce qui, du reste, ne

donna pas grand mal à la dame, car, laissant son mari recevoir les invités dans le premier salon, elle alla

s'étendre sur le divan du petit salon japonais, calée entre deux piles de coussins, immobile, si bien qu'on

l'apercevait de loin tout au fond, pareille à une idole, sous le grand éventail que son nègre agitait

régulièrement comme une mécanique. Ces étrangères vous ont un aplomb!

Tout de même l'irritation du Nabab m'avait frappé, et voyant passer le valet de chambre qui descendait
l'escalier quatre à quatre, je l'attrapai au vol et lui glissai dans le tuyau de l'oreille:

«Qu'est-ce qu'il a donc votre bourgeois, monsieur Noël?

«C'est l'article du Messager,» me fut-il répondu, et je dus renoncer à en savoir davantage pour le
moment, un grand coup de timbre annonçant que la première voiture arrivait, suivie bientôt d'une foule

d'autres.

Tout à mon affaire, attentionné à bien prononcer les noms qu'on me donnait, à les faire ricocher de salon
en salon, je ne pensai plus à autre chose. Ce n'est pas un métier commode d'annoncer convenablement

des personnes qui s'imaginent toujours que leur nom doit être connu, le murmurent en passant du bout

des lèvres, et s'étonnent ensuite de vous l'entendre écorcher dans le plus bel accent, vous en voudraient

presque de ces entrées manquées, enguirlandées de petits sourires, qui suivent une annonce mal faite.

Chez M. Jansoulet, ce qui me rendait la besogne encore plus difficile, c'était cette masse d'étrangers, tous

égyptiens, persans, tunisiens. Je ne parle pas des Corses, très nombreux aussi ce jour-là, parce que,

pendant mes quatre ans de séjour à la Territoriale, je me suis habitué à prononcer ces noms

ronflants, interminables, toujours suivis de celui de la localité: «Paganetti de Porto-Vecchio, Bastelica de

Bonifacio, Paianatchi de Barbicaglia.»

Je me plaisais à moduler ces syllabes italiennes, à leur donner toutes leurs sonorités, et je voyais bien aux
airs stupéfaits de ces braves insulaires combien ils étaient charmés et surpris d'être introduits de cette

façon dans la haute société continentale. Mais avec les Turcs, ces pachas, ces beys, ces effendis, j'avais

bien plus de peine, et il dut m'arriver de prononcer souvent de travers, car M. Jansoulet, à deux reprises

différentes, m'envoya dire de faire plus attention aux noms qu'on me donnait, et surtout d'annoncer plus

naturellement. Cette observation, formulée à haute voix devant l'antichambre avec une certaine brutalité,

m'indisposa beaucoup, m'empêcha - en ferai-je l'aveu? - de plaindre ce gros parvenu quand j'appris, au

courant de la soirée, que de cruelles épines se glissaient dans son lit de roses.

De dix heures et demie à minuit, le timbre ne cessa de retentir, les voitures de rouler sous le porche, les
invités de se succéder, députés, sénateurs, conseillers d'État, conseillers municipaux qui avaient bien plus

l'air de venir à une réunion d'actionnaires qu'à une soirée de gens du monde. A quoi cela tenait-il? Je ne

parvenais pas à m'en rendre compte, mais un mot du suisse Nicklauss m'ouvrit les yeux.

«Remarquez-vous, M. Passajon, me dit ce brave serviteur, debout en face de moi, la hallebarde au poing,
remarquez-vous comme nous avons peu de dames?»

C'était cela, pardieu!... Et nous n'étions pas que nous deux à faire la remarque. A chaque nouvel arrivant,

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