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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

* * * * *

Il y a dans la vie de tous les hommes une heure d'or, une cime lumineuse où ce qu'ils peuvent espérer de
prospérités, de joies, de triomphes, les attend et leur est donné. Le sommet est plus ou moins haut, plus

ou moins rugueux et difficile à monter; mais il existe également pour tous, pour les puissants et pour les

humbles. Seulement, comme ce plus long jour de l'année où le soleil a fourni tout son élan et dont le

lendemain semble un premier pas vers l'hiver, ce summum des existences humaines n'est qu'un

moment à savourer, après lequel on ne peut plus que redescendre. Cette fin d'après-midi du 1er mai,

rayée de pluie et de soleil, il faut te la rappeler, pauvre homme, en fixer à jamais l'éclat changeant dans ta

mémoire. Ce fut l'heure de ton plein été aux fleurs ouvertes, aux fruits ployant leurs rameaux d'or, aux

moissons mûres dont tu jetais si follement les glanes. L'astre maintenant pâlira, peu à peu retiré et

tombant, incapable bientôt de percer la nuit lugubre où ton destin va s'accomplir.

XV. MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU. A L'ANTICHAMBRE.

Grande fête samedi dernier place Vendôme.

En l'honneur de son élection, M. Bernard Jansoulet, le nouveau député de la Corse, donnait une
magnifique soirée avec municipaux à la porte, illumination de tout l'hôtel, et deux mille invitations

lancées dans le beau Paris.

J'ai dû à la distinction de mes manières, à la sonorité de mon organe, que le président du conseil
d'administration avait pu apprécier aux réunions de la Caisse territoriale, de figurer à ce

somptueux festival, où, trois heures durant, debout dans l'antichambre, au milieu des fleurs et des

tentures, vêtu d'écarlate et d'or, avec cette majesté particulière aux personnes un peu puissantes, mes

mollets à l'air pour la première fois de ma vie, j'envoyai comme un coup de canon dans les cinq salons en

enfilade le nom de chaque invité, qu'un suisse étincelant saluait chaque fois du «bing!» de sa hallebarde

sur les dalles.

Que d'observations curieuses j'ai pu faire encore ce soir-là, que de saillies plaisantes, de lazzis de haut
goût échangés entre les gens de service sur tout ce monde qui défilait! Ce n'est pas toujours avec les

vignerons de Montbars que j'en aurais entendu d'aussi drôles. Il faut dire que le digne M. Barreau nous

avait d'abord fait servir à tous, dans son office rempli jusqu'au plafond de boissons glacées et de

victuailles, un lunch solide fortement arrosé, qui mit chacun de nous dans un état de bonne humeur,

entretenu toute la soirée par les verres de punch et de champagne sifflés au passage sur les plateaux de la

desserte.

Les patrons, par exemple, ne paraissaient pas aussi bien disposés que nous. Dès neuf heures, en arrivant à
mon poste, je fus frappé de la physionomie inquiète, nerveuse du Nabab, que je voyais se promener avec

M. de Géry, au milieu des salons allumés et déserts, causant vivement et faisant de grands gestes.

«Je le tuerai, disait-il, je le tuerai...»

L'autre essayait de le calmer, ensuite madame parut et l'on causa d'autre chose.

Magnifique morceau de femme cette Levantine, deux fois plus forte que moi, éblouissante à regarder
avec son diadème en diamants, les bijoux qui chargeaient ses énormes épaules blanches, son dos aussi

rond que sa poitrine, sa taille serrée dans une cuirasse d'or vert qui se continuait en longues lames tout le

long de sa jupe raide. Je n'ai jamais rien vu d'aussi imposant, d'aussi riche. C'était comme un de ces

beaux éléphants blancs porteurs de tours, dont nous entretiennent les livres de voyage. Quand elle

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