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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

été gêné d'entendre s'exclamer sur son passage ces curiosités qui n'étaient pas toujours sympathiques.
Mais l'estrade, le tremplin allaient bien à cette nature plus brave sous le feu des regards, comme ces

femmes qui ne sont belles ou spirituelles que dans le monde, et que la moindre admiration transfigure et

complète.

Quand il sentait s'apaiser cette joie délirante, lorsqu'il croyait avoir bu toute son ivresse orgueilleuse, il
n'avait qu'à se dire: «Député!... Je suis député!» Et la coupe triomphale écumait à pleins bords. C'était

l'embargo levé sur tous ses biens, le réveil d'un cauchemar de deux mois, le coup de mistral balayant tous

les tourments, toutes les inquiétudes, jusqu'à l'affront de Saint-Romans, bien lourd pourtant dans sa

mémoire.

Député!

Il riait tout seul en pensant à la figure du baron apprenant la nouvelle, à la stupeur du bey amené devant
son buste; et, tout à coup, à cette idée qu'il n'était plus seulement un aventurier gavé d'or, excitant

l'admiration bête de la foule, ainsi qu'une énorme pépite brute à la devanture d'un changeur, mais qu'on

regardait passer en lui un des élus de la volonté nationale, sa face bonasse et mobile s'alourdissait dans

une gravité voulue, il lui venait des projets d'avenir, de réforme, et l'envie de profiter des leçons du destin

dans ces derniers temps. Déjà, se rappelant la promesse qu'il avait faite à de Géry, il montrait pour le

troupeau famélique qui frétillait bassement sur ses talons certaines froideurs dédaigneuses, un parti pris

de contradiction autoritaire. Il appelait le marquis de Bois l'Héry «mon bon», imposait silence très

vertement au gouverneur dont l'enthousiasme devenait scandaleux, et se jurait bien de se débarrasser au

plus tôt de toute cette bohème mendiante et compromettante, quand l'occasion s'offrit belle à lui de

commencer l'exécution. Perçant la foule qui l'entourait, Moëssard, le beau Moëssard, en cravate bleu de

ciel, blême et bouffi comme un mal blanc, pincé à la taille dans une fine redingote, voyant que le Nabab,

après avoir fait vingt fois le tour de la salle de sculpture, se dirigeait vers la sortie, prit son élan et passant

son bras sous le sien:

«Vous m'emmenez, vous savez...»

Dans les derniers temps, surtout depuis la période electorale, il avait pris, place Vendôme, une autorité
presque égale à celle de Monpavon, mais plus impudente; car, pour l'impudeur, l'amant de la reine n'avait

pas son pareil sur le trottoir qui va de la rue Drouot à la Madeleine. Cette fois il tombait mal. Le bras

musculeux qu'il serrait se secoua violemment, et le Nabab lui répondit très sec:

«J'en suis fâché, mon cher, je n'ai pas de place à vous offrir.»

Pas de place dans un carrosse grand comme une maison et qui les avait amenés cinq.

Moëssard le regarda stupéfait:

«J'avais pourtant deux mots pressés à vous dire... au sujet de ma petite lettre... Vous l'avez reçue, n'est-ce
pas?

- Sans doute, et M. de Géry a dû vous répondre ce matin même... Ce que vous demandez est impossible.
Vingt mille francs!... Tonnerre de Dieu, comme vous y allez.

- Cependant il me semble que mes services... bégaya le bellâtre.

- Vous ont été largement payés. C'est ce qu'il me semble aussi. Deux cent mille francs en cinq mois!...

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