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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

«Vous vous connaissez donc?

- Si je connais M. Paul!... Je crois bien. Nous causons de toi assez souvent. Il ne te l'a donc jamais dit?

- Jamais... C'est un affreux sournois...»

Elle s'arrêta net, l'esprit traversé d'un éclair; et, vivement, sans écouter de Géry qui s'approchait pour
saluer son triomphe, elle se pencha vers Aline et lui parla tout bas. L'autre rougissait, se défendait avec

des sourires, des mots à demi-voix: «Y songes-tu?... A mon âge... Une bonne maman!» Et saisissait enfin

le bras de son père pour échapper à quelque raillerie amicale.

Quand Félicia vit les deux jeunes gens s'éloigner du même pas, quand elle eut compris - ce qu'ils ne
savaient pas encore eux-mêmes - qu'ils s'aimaient, elle sentit comme un écroulement autour d'elle. Puis,

son rêve par terre, en mille miettes, elle se mit à le piétiner furieusement... Après tout, il avait bien raison

de lui préférer cette petite Aline. Est-ce qu'un honnête homme oserait jamais épouser mademoiselle

Ruys? Elle, un foyer, une famille, allons donc!... Tu es fille de catin, ma chère; il faut que tu sois catin, si

tu veux être quelque chose...

La journée s'avançait. La foule plus active, avec des vides çà et là, commençait à s'écouler vers la sortie
après de grands remous autour des succès de l'année, rassasiée, un peu lasse, mais excitée encore par cet

air chargé d'électricité artistique. Un grand coup de soleil, du soleil de quatre heures, frappait la rosace en

vitraux, jetait sur le sable des allées des lueurs d'arc-en-ciel remontant doucement sur le bronze ou le

marbre des statues, irisant la nudité d'un beau corps, donnant au vaste musée un peu de la vie lumineuse

d'un jardin. Félicia, absorbée dans sa profonde et triste songerie, ne voyait pas celui qui s'avançait vers

elle, superbe, élégant, fascinateur, parmi les rangs du public respectueusement ouverts et le nom de

«Mora» partout chuchoté.

«Eh bien! Mademoiselle, voilà un beau succès. Je n'y regrette qu'une chose, c'est le méchant symbole que
vous avez caché dans votre chef-d'oeuvre.»

En voyant le duc devant elle, elle frissonna.

«Ah! oui, le symbole...» fit-elle en levant vers lui un sourire découragé; et, s'appuyant contre le socle de
la grande statue voluptueuse près de laquelle ils se trouvaient, avec les yeux fermés d'une femme qui se

donne et s'abandonne, elle murmura tout bas, bien bas:

«Rabelais a menti, comme mentent tous les hommes... La vérité, c'est que le renard n'en peut plus, qu'il
est à bout d'haleine et de courage, prêt à tomber dans le fossé, et que si le lévrier s'acharne encore...»

Mora tressaillit, devint un peu plus pâle, tout ce qu'il avait de sang refluant à son coeur. Deux flammes
sombres se croisèrent, deux mots rapides furent échangés du bout des lèvres; puis le duc s'inclina

profondément et s'éloigna d'une marche envolée et légère comme si les dieux le portaient.

Il n'y avait en ce moment dans le palais qu'un homme aussi heureux que lui, c'était le Nabab. Escorté de
ses amis, il tenait, remplissait la grande travée à lui seul, parlant haut, gesticulant, tellement glorieux qu'il

en paraissait presque beau, comme si, à force de contempler son buste naïvement et longuement, il lui

avait pris un peu de cette idéalisation splendide dont l'artiste avait nimbé la vulgarité de son type. La tête

levée de trois quarts, dégagée du large col entr'ouvert, attirait sur la ressemblance les remarques

contradictoires des passants; et le nom de Jansoulet, répété tant de fois pas les urnes électorales, l'était

encore par les plus jolies bouches de Paris, par ses voix les plus puissantes. Tout autre que le Nabab eût

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