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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Vous est-il quelquefois arrivé dans la rue, préoccupé d'un absent dont la pensée vous tient au coeur, d'être
averti de sa rencontre par celle de quelques personnes qui lui ressemblent vaguement, images

préparatoires, esquisses du type près de surgir tout à l'heure, et qui sortent pour vous de la foule comme

des appels successifs à votre attention surexcitée? Ce sont là des impressions magnétiques et nerveuses

dont il ne faut pas trop sourire, parce qu'elles constituent une faculté de souffrance. Déjà, dans le flot

remuant et toujours renouvelé des visiteurs, Félicia avait cru reconnaître à plusieurs reprises la tête

bouclée de Paul de Géry, quand tout à coup elle poussa un cri de joie. Ce n'était pas encore lui pourtant,

mais quelqu'un qui lui ressemblait beaucoup, dont la physionomie régulière et paisible se mêlait toujours

maintenant dans son esprit à celle de l'ami Paul par l'effet d'une ressemblance plus morale que physique

et l'autorité douce qu'ils exerçaient tous deux sur sa pensée.

«Aline!

- Félicia!»

Si rien n'est plus problématique que l'amitié de deux mondaines partageant des royautés de salon et se
prodiguant les épithètes flatteuses, les menues grâces de l'affectuosité féminine, les amitiés d'enfance

conservent chez la femme une franchise d'allure qui les distingue, les fait reconnaître entre toutes, liens

tressés naïvement et solides comme ces ouvrages de petites filles où une main inexpérimentée a prodigué

le fil et les gros noeuds, plantes venues aux terrains jeunes, fleuries mais fortes en racines, pleines de vie

et de repousses. Et quel bonheur, la main dans la main - rondes du pensionnat, où êtes-vous? - de

retourner de quelques pas en arrière avec une égale connaissance du chemin et de ses incidents minimes,

et le même rire attendri. Un peu à l'écart, les deux jeunes filles, à qui il a suffi de se retrouver en face

l'une de l'autre pour oublier cinq années d'éloignement, pressent leurs paroles et leurs souvenirs, pendant

que le petit père Joyeuse, sa tête rougeaude éclairée d'une cravate neuve, se redresse tout fier de voir sa

fille accueillie ainsi par une illustration. Fier, certes il a raison de l'être, car cette petite Parisienne, même

auprès de sa resplendissante amie, garde son prix de grâce, de jeunesse, de candeur lumineuse, sous ses

vingt ans veloutés et dorés que la joie du revoir épanouit en fraîche fleur.

«Comme tu dois être heureuse!... Moi, je n'ai encore rien vu; mais j'entends dire à tout le monde que c'est
si beau...

- Heureuse surtout de te retrouver, petite Aline... Il y a si longtemps...

- Je crois bien, méchante... A qui la faute?...»

Et, dans le plus triste recoin de sa mémoire, Félicia retrouve la date de la rupture coïncidant pour elle
avec une autre date où sa jeunesse est morte dans une scène inoubliable.

«Et qu'as-tu fait, mignonne, dans tout ce temps?

- Oh! moi, toujours la même chose... rien dont on puisse parler...

- Oui, oui... nous savons ce que tu appelles ne rien faire, petite vaillante... C'est donner ta vie aux autres,
n'est-ce pas?»

Mais Aline n'écoutait plus. Elle souriait affectueusement, droit devant elle, et Félicia, se retournant pour
voir à qui s'adressait ce sourire, aperçut Paul de Géry qui répondait au discret et tendre bonjour de

mademoiselle Joyeuse.

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