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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

sa gloire nouvelle.

Le première personne qu'il aperçut en arrivant, ce fut Félicia Ruys, debout, appuyée au socle d'une statue,
entourée de compliments et d'hommages auxquels il se hâta de venir mêler les siens. Elle était

simplement mise, drapée dans un costume noir brodé et chamarré de jais, tempérant la sévérité de sa

tenue par un scintillement de reflets et l'éclat d'un ravissant [illisible] chapeau tout en plumes de

lophophores, dont ses cheveux frisés fin sur le front, divisant la nuque en larges ondes, semblaient

continuer et adoucir le chatoiement.

Une foule d'artistes, de gens du monde, s'empressaient devant tant de génie allié à tant de beauté; et
Jenkins, la tête nue, tout bouffant d'effusions chaleureuses, s'en allait de l'un à l'autre, raccolant les

enthousiasmes, mais élargissant le cercle autour de cette jeune gloire dont il se faisait à la fois le gardien

et le coryphée. Sa femme s'entretenait pendant ce temps avec la jeune fille. Pauvre madame Jenkins! On

lui avait dit de cette voix féroce qu'elle seule connaissait: «Il faut que vous alliez saluer Félicia...» Et elle

y était allée, contenant son émotion: car elle savait maintenant ce qui se cachait au fond de cette affection

paternelle, quoiqu'elle évitât toute explication avec le docteur, comme si elle en avait craint l'issue.

Après madame Jenkins, c'est le Nabab qui se précipite, et prenant entre ses deux grosses pattes les deux
mains long et finement gantées de l'artiste, exprime sa reconnaissance avec une cordialité qui lui met à

lui-même des larmes dans les yeux.

«C'est un grand honneur que vous m'avez fait, Mademoiselle, d'associer mon nom au vôtre, mon humble
personne à votre triomphe, et de prouver à toute cette vermine en train de me ronger les talons que vous

ne croyez pas aux calomnies répandues sur mon compte. Vrai, c'est inoubliable. J'aurai beau couvrir d'or

et de diamants ce buste magnifique, je vous le devrai toujours...»

Heureusement pour le bon Nabab, plus sensible qu'éloquent, il est obligé de faire place à tout ce qu'attire
le talent rayonnant, la personnalité en vue: des enthousiasmes frénétiques qui, faute d'un mot pour

s'exprimer, disparaissent comme ils sont venus, des admirations mondaines, animées de bonne volonté,

d'un vif désir de plaire, mais dont chaque parole est une douche d'eau froide, et puis les solides poignées

de main des rivaux, des camarades, quelques-unes très franches, d'autres qui vous communiquent la

mollesse de leur empreinte; le grand dadais prétentieux dont l'éloge imbécile doit vous transporter d'aise

et qui, pour ne point trop vous gâter, l'accompagne «de quelques petites réserves,» et celui qui, en vous

accablant de compliments, vous démontre que vous ne savez pas le premier mot du métier, et le bon

garçon affairé qui s'arrête juste le temps de vous dire dans l'oreille «que Chose, le fameux critique, n'a

pas l'air content.» Félicia écoutait tout avec le plus grand calme, soulevée par son succès au-dessus des

petitesses de l'envie, et toute fière quand un vétéran glorieux, quelque vieux compagnon de son père lui

jetait un «c'est très bien, petiote!» qui la reportait au passé, au petit coin jadis réservé pour elle dans

l'atelier paternel, alors qu'elle commençait à se tailler un peu de gloire dans la renommée du grand Ruys.

Mais, en somme, les félicitations la laissaient assez froide, parce qu'il lui en manquait une plus désirable

que toute autre et qu'elle s'étonnait de n'avoir pas encore reçue... Décidément elle pensait à lui plus

qu'elle n'avait pensé à aucun homme. Était-ce enfin l'amour, le grand amour si rare dans une âme d'artiste

incapable de se donner tout entière au sentiment, ou bien un simple rêve de vie honnête et bourgeoise,

bien abritée contre l'ennui, ce plat ennui, précurseur de tempêtes, dont elle avait tant le droit de se

méfier? En tout cas, elle s'y trompait, vivait depuis quelques jours dans un trouble délicieux, car l'amour

est si fort, si beau, que ses semblants, ses mirages nous leurrent et peuvent nous émouvoir autant que

lui-même.

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