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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
célébrités de la haute banque, les femmes décolletées et bras nus, ruisselantes de pierreries comme la reine de Saba dans sa visite au roi des Juifs. A gauche seulement une de ces grandes loges, complètement vide, attire l'attention par sa décoration bizarre, éclairée au fond d'une lanterne mauresque. Sur toute l'assemblée une poussière impalpable et flottante, le papillotement du gaz, son odeur mêlée à tous les plaisirs parisiens, ses susurrements aigus et courts comme une respiration phthisique, accompagnant le jeu des éventails déployés. Puis l'ennui, un ennui morne, l'ennui des mêmes visages toujours regardés aux mêmes places, avec leurs défauts ou leurs poses, cette uniformité des réunions mondaines qui finit par installer dans Paris chaque hiver une province dénigrante, papotière et restreinte plus que la province elle-même.
Maranne observait cette maussaderie, cette lassitude du public, et songeant à ce que la réussite de son drame pouvait changer dans sa modeste vie toute en espoir, se demandait, plein d'angoisse, comment faire pour approcher sa pensée de ces milliers d'êtres, les arracher à leurs préoccupations d'attitude, établir dans cette foule un courant unique qui lui ramènerait ces regards distraits, ces intelligences à tous les degrés du clavier, si difficiles à mettre à l'unisson. Instinctivement il cherchait des visages amis, une loge de face remplie par la famille Joyeuse: Élise et les fillettes assises sur le devant, au second plan Aline et le père, groupe adorable, familial, comme un bouquet trempé de rosée dans un étalage de fleurs fausses. Et tandis que tout Paris dédaigneux demandait: - Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? le poète remettait son sort entre ces petites mains de fées, gantées de frais pour la circonstance et qui donneraient hardiment tout à l'heure le signal des applaudissements.
Place au théâtre!... Maranne n'a que le temps de se jeter dans la coulisse; et tout à coup il entend, loin, bien loin, les premières paroles de sa pièce qui montent, volée d'oiseaux craintifs, dans le silence et l'immensité de la salle. Moment terrible. Où aller? Que devenir? Rester là collé contre un portant, l'oreille tendue, le coeur serré; encourager les acteurs quand il aurait tant besoin d'encouragements lui-même? Il préfère encore regarder le danger en face; et, par la petite porte communiquant avec le couloir des loges, il se glisse jusqu'à une baignoire qu'il se fait ouvrir doucement. «Chut!... C'est moi...» Quelqu'un est assis dans l'ombre, une femme que tout Paris connaît, celle-là, et qui se cache. André se met auprès d'elle, et serrés l'un contre l'autre, invisibles à tous, la mère et le fils assistent en tremblant à la représentation.
Ce fut d'abord une stupeur dans le public. Ce théâtre des Nouveautés, situé au plein coeur du boulevard, où son perron s'étale tout en lumière, entre les grands restaurants, les cercles chics; ce théâtre, où l'on venait en partie carrée, au sortir d'un dîner fin, entendre, jusqu'à l'heure du souper, un acte ou deux de quelque chose de raide, était devenu dans les mains de son spirituel directeur le plus couru de tous les spectacles parisiens, sans genre bien précis et les abordant tous, depuis l'opérette-féerie qui déshabille les femmes, jusqu'au grand drame moderne qui décollète nos moeurs. Cardailhac tenait surtout à justifier son titre de «directeur des Nouveautés» et, depuis que les millions du Nabab soutenaient l'entreprise, s'attachait à faire aux boulevardiers les surprises les plus éblouissantes. Celle de ce soir les surpassait toutes: la pièce était en vers - et honnête.
Une pièce honnête!
Le vieux singe avait compris que le moment était venu de tenter ce coup-là, et il le tentait. Après l'étonnement des premières minutes, quelques exclamations attristées çà et là dans les loges: «Tiens! c'est en vers...,» la salle commença à subir le charme de cette oeuvre fortifiante et saine, comme si l'on eût secoué sur elle, dans son atmosphère raréfiée, quelque essence fraîche et piquante à respirer, un élixir de vie parfumé au thym des collines.
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