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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

XXV. LA PREMIÈRE DE «RÉVOLTE»

«En scène pour le premier acte!»

Ce cri du régisseur debout, les mains en porte-voix, au bas de l'escalier des artistes, s'engouffre dans sa
haute cage, monte, roule, se perd au fond des couloirs pleins d'un bruit de portes battantes, de pas

précipités, d'appels désespérés au coiffeur, aux habilleuses, tandis qu'apparaissent successivement aux

paliers des différents étages, lents et majestueux, la tête immobile, de peur de déranger le moindre détail

de leur accoutrement, tous les personnages du premier acte de Révolte, costumes de bal élégants

et modernes, avec des craquements de souliers neufs, le frôlement soyeux des traînes, le cliquetis des

bracelets riches remontés par le gant qu'on boutonne. Tout ce monde-là paraît ému, nerveux, pâle sous le

fard, et dans les satins savamment préparés des épaules arrosées de céruse, des frissons passent en moires

d'ombres. On parle peu, la bouche sèche. Les plus rassurés en affectant de sourire ont dans les yeux, dans

la voix, l'hésitation de la pensée absente, cette appréhension de la bataille aux feux de la rampe, qui reste

un des attraits les plus puissants du métier de comédien, son piquant, son renouveau.

Sur la scène encombrée d'un va-et-vient de machinistes, de garçons d'accessoires se hâtant, se bousculant
dans le jour doux, neigeux, tombé des frises, qui fera place tout à l'heure, quand le rideau se lèvera, à la

lumière éclatante de la salle. Cardailhac, en habit noir et cravate blanche, le chapeau casseur sur l'oreille,

jette un dernier coup d'oeil à l'installation des décors, presse les ouvriers, complimente l'ingénue en

toilette, rayonnant, fredonnant, superbe. On ne se douterait jamais à le voir des terribles préoccupations

qui l'enfièvrent. Entraîné lui aussi dans la débâcle du Nabab, où s'est engloutie sa commandite, il joue

son va-tout sur la pièce de ce soir, contraint - si elle ne réussit pas - à laisser impayés ces décors

merveilleux, ces étoffes à cent francs le mètre. C'est une quatrième faillite qui l'attend. Mais, bah! notre

directeur a confiance. Le succès, comme tous les monstres mangeurs d'hommes, aime la jeunesse; et cet

auteur inconnu, tout neuf sur une affiche, flatte les superstitions du joueur.

André Maranne n'est pas aussi rassuré. A mesure que la représentation approche, il perd la foi dans son
oeuvre, atterré par la vue de la salle qu'il regarde au trou du rideau comme au verre étroit d'un

stéréoscope.

Une salle splendide, remplie jusqu'au cintre, malgré le printemps avancé et le goût mondain pour la
villégiature précoce; une salle que Cardailhac, ennemi déclaré de la nature et de la campagne, s'efforçant

toujours de retenir les Parisiens le plus tard possible dans Paris, est parvenu à combler, à faire aussi

brillante qu'en plein hiver. Quinze cents têtes fourmillant sous le lustre, droites, penchées, détournées,

interrogeantes, d'une grande vie d'ombres et de reflets, les unes massées aux coins obscurs du bas

pourtour, les autres éclairées vivement, les portes des loges ouvertes, par la réverbération des murs blancs

du couloir; public des premières toujours le même, ce brigand de tout Paris qui va partout, emportant

d'assaut ces places enviées, quand une faveur, une fonction quelconque ne les lui donne pas.

A l'orchestre, les gilets à coeur, les clubs, crânes luisants, larges raies dans des cheveux rares, gants
clairs, grosses lorgnettes braquées. Aux galeries, mêlées de mondes et de toilettes, tous les noms connus

de ces sortes de solennités, et la promiscuité gênante qui place le sourire contenu et chaste de l'honnête

femme à côté des yeux brûlants de kohl, de la bouche en traits de vermillon des autres. Chapeaux blancs,

chapeaux roses, diamants et maquillage. Au-dessus, les loges présentent la même confusion: des actrices

et des filles, des ministres, des ambassadeurs, des auteurs fameux, des critiques, ceux-ci l'air grave, les

sourcils froncés, jetés de travers sur leur fauteuil avec la morgue impassible de juges que rien ne peut

corrompre. Les avant-scènes tranchent en lumière, en splendeur sur l'ensemble, occupées par des

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