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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
répondit en haletant:
«Assez..., assez..., ne raillez pas ainsi... c'est trop horrible à la fin... Cela ne vous touche donc pas d'être aimée comme je vous aime en vous sacrifiant tout, fortune, honneur, considération? Voyons, regardez-moi... Si bien attaché que fût mon masque, je l'ai arraché pour vous, je l'ai arraché devant tous... Et maintenant, tenez! le voilà l'hypocrite...»
On entendit le bruit sourd de deux genoux sur le parquet. Et bégayant, éperdu d'amour, affaissé devant elle, il la suppliait de consentir à ce mariage, de lui donner le droit de la suivre partout, de la défendre: puis les mots lui manquaient, s'étouffaient dans un sanglot passionné, si profond, si déchirant qu'il aurait touché n'importe quel coeur, surtout devant la splendide nature impassible dans cette chaleur parfumée et amollissante... Mais Félicia ne s'attendrit pas, et toujours hautaine: «Finissons-en, Jenkins, dit-elle brusquement, ce que vous me demandez est impossible... Nous n'avons rien à nous cacher; et après vos confidences de tout à l'heure, je veux vous en faire une qui coûte à mon orgueil, mais dont votre acharnement me paraît digne... J'étais la maîtresse de Mora.»
Paul n'ignorait pas cela. Et pourtant c'était si triste cette belle voix pure chargée d'un tel aveu, au milieu de cet air enivrant de bleu et d'arômes, qu'il en eut un grand serrement de coeur et dans la bouche ce goût de larmes que laisse un regret inavoué.
«Je le savais, reprit Jenkins d'une voix sourde... J'ai là les lettres que vous lui écriviez...
- Mes lettres?
- Oh! je vous les rends, tenez. Je les sais par coeur, à force de les lire et de les relire... C'est ça qui fait mal, quand on aime... Mais j'ai bien subi d'autres tortures. Quand je pense que c'est moi...» Il s'arrêta. Il étouffait... «Moi qui devais fournir le combustible à vos flammes, réchauffer cet amant de glace, vous l'envoyer ardent et rajeuni... Ah! il en a dévoré des perles, celui-là... J'avais beau dire non, il en voulait toujours... A la fin la fureur m'a pris... Tu veux brûler, misérable, eh bien! brûle.
* * * * *
Paul se leva épouvanté. Allait-il donc devenir le confident d'un crime?
Mais la honte ne lui fut pas infligée d'en entendre davantage.
Un coup violent, frappé chez lui, cette fois, vint l'avertir que le calesino était prêt.
«Eh! signor Francese...»
Dans la pièce à côté le silence se fit, puis un chuchotement, il y avait quelqu'un, là, tout près d'eux... qui les écoutait... Paul de Géry descendit précitamment. Il lui tardait d'être hors de cette chambre d'hôtel, d'échapper à l'obsession de tant d'infamies dévoilées.
Comme la chaise de poste s'ébranlait, entre ces rideaux blancs communs qui flottent à toutes les fenêtres dans le Midi, il aperçut une figure pâlie avec des cheveux de déesse et de grands yeux brûlants qui guettaient. Mais un regard au portrait d'Aline chassait vite cette vision troublante, et pour jamais guéri de son ancien amour, il voyagea jusqu'au soir à travers un paysage féerique avec la jolie mariée du déjeuner, qui emportait dans les plis de sa modeste robe, de son mantelet de jeune fille, toutes les violettes de Bordighera.
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