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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

- Un manque absolu de tenue... Enfin, le voilà à la mer, et puis Jenkins aussi, et bien d'autres avec eux.

- Comment! le docteur aussi?... Ah! tant pis... Un homme si poli, si aimable...

- Oui, encore un qu'on déménage... Chevaux, voitures, mobilier... C'est plein d'affiches dans la cour de
l'hôtel, qui sonne le vide comme si la mort y avait passé... Le château de Nanterre est mis en vente. Il

restait une demi-douzaine de «petits Bethléem» qu'on a emballés dans un fiacre... C'est la débâcle, je

vous dis, père Passajon, une débâcle dont nous ne verrons peut-être pas la fin, vieux tous deux comme

nous sommes, mais qui sera complète... Tout est pourri; il faut que tout crève!»

Il était sinistre à voir ce vieux larbin de l'Empire, maigre, échiné, couvert de boue, et criant comme
Jérémie: «C'est la débâcle!» avec une bouche sans dents, toute noire et large ouverte. J'avais peur et

honte devant lui, grand désir de le voir dehors; et dans moi-même je pensais: «O M. Chalmette... ô ma

petite vigne de Montbars...»

* * * * *

Même date. - Grande nouvelle. Madame Paganetti est venue cette après-midi m'apporter
mystérieusement une lettre du gouverneur. Il est à Londres, en train d'installer une magnifique affaire.

Bureaux splendides dans le plus beau quartier de la ville; commandite superbe. Il m'offre de venir le

rejoindre, «heureux, dit-il, de réparer ainsi le dommage qui m'a été fait.» J'aurai le double de mes

appointements à la Territoriale, logé, chauffé, cinq actions du nouveau comptoir, et

remboursement intégral de mon arriéré. Une petite avance à faire seulement, pour l'argent du voyage et

quelques dettes criardes dans le quartier. Vive la joie! ma fortune est assurée. J'écris au notaire de

Montbars de prendre hypothèque sur ma vigne...

XXIV. A BORDIGHERA

Comme l'avait dit M. Joyeuse chez le juge d'instruction, Paul de Géry revenait de Tunis après trois
semaines d'absence. Trois interminables semaines passées à se débattre au milieu d'intrigues, de trames

ourdies sournoisement par la haine puissante des Hemerlingue, à errer de salle en salle, de ministère en

ministère, à travers cette immense résidence du Bardo qui réunit dans la même enceinte farouche hérissée

de couleuvrines tous les services de l'État, placés sous la surveillance du maître comme ses écuries et son

harem. Dès son arrivée là-bas, Paul avait appris que la chambre de justice commençait à instruire

secrètement le procès de Jansoulet, procès dérisoire, perdu par avance; et les comptoirs du Nabab fermés

sur le quai de la Marine, les scellés apposés sur ses coffres, ses navires solidement amarrés à la Goulette,

une garde de chaouchs autour de ses palais annonçaient déjà une sorte de mort civile, de

succession ouverte dont il ne resterait plus bientôt qu'à se partager les dépouilles.

Pas un défenseur, pas un ami dans cette meute vorace; la colonie franque elle-même paraissait satisfaite
de la chute d'un courtisan qui avait si longtemps obstrué en les occupant tous les chemins de la faveur.

Essayer d'arracher au bey cette proie, à moins d'un triomphe éclatant devant l'Assemblée, il n'y fallait pas

songer. Tout ce que de Géry pouvait espérer, c'était de sauver quelques épaves, et encore en se hâtant, car

il s'attendait un jour ou l'autre à apprendre l'échec complet de son ami.

Il se mit donc en campagne, précipita ses démarches avec une activité que rien ne découragea, ni le
patelinage oriental, cette politesse raffinée et doucereuse sous laquelle se dissimulent la férocité, la

dissolution des moeurs, ni les sourires béatement indifférents, ni ces airs penchés, ces bras en croix

invoquant le fatalisme divin quand le mensonge humain fait défaut. Le sang-froid de ce petit Méridional

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