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Le nabab

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Alphonse Daudet

 

XIII. UN JOUR DE SPLEEN
XIV. L'EXPOSITION
XV. MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU. A L'ANTICHAMBRE.
XVI. UN HOMME PUBLIC
XVII. L'APPARITION
XVIII. LES PERLES JENKINS
XIX. LES FUNÉRAILLES
XX. LA BARONNE HEMERLINGUE
XXI. LA SÉANCE
XXII. DRAMES PARISIENS
XXIII. MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU. - DERNIERS FEUILLETS
XXIV. A BORDIGHERA
XXV. LA PREMIÈRE DE «RÉVOLTE»

 

XIII. UN JOUR DE SPLEEN

Cinq heures de l'après-midi. La pluie depuis le matin, un ciel gris et bas à toucher avec les parapluies, un
temps mou qui poisse, le gâchis, la boue, rien que de la boue, en flaques lourdes, en traînées luisantes au

bord des trottoirs, chassée en vain par tes balayeuses mécaniques, par les balayeuses en marmottes,

enlevée sur d'énormes tombereaux qui l'emportent lentement vers Montreuil, la promènent en triomphe à

travers les rues, toujours remuée et toujours renaissante, poussant entre les pavés, éclaboussant les

panneaux des voitures, le poitrail des chevaux, les vêtements des passants, mouchetant les vitres, les

seuils, les devantures, à croire que Paris entier va s'enfoncer et disparaître sous cette tristesse du sol

fangeux où tout se fond et se confond. Et c'est une pitié de voir l'envahissement de cette souillure sur les

blancheurs des maisons neuves, la bordure des quais, les colonnades des balcons de pierre... Il y a

quelqu'un cependant que ce spectacle réjouit, un pauvre être dégoûté et malade qui, vautré tout de son

long sur la soie brodée d'un divan, la tête sur ses poings fermés, regarde joyeusement dehors contre les

vitres ruisselantes et se délecte à toutes ces laideurs:

«Vois-tu, ma fée, voilà bien le temps qu'il me fallait aujourd'hui... Regarde-les patauger... Sont-ils
hideux, sont-ils sales!... Que de fange! Il y en a partout, dans les rues, sur les quais, jusque dans la Seine,

jusque dans le ciel... Ah! c'est bon la boue, quand on est triste... Je voudrais tripoter là-dedans, faire de la

sculpture avec ça, une statue de cent pieds de haut, qui s'appellerait: «Mon ennui.»

- Mais pourquoi t'ennuies-tu, ma chérie, dit avec douceur la vieille danseuse, aimable et rose dans son
fauteuil, où elle se tient très droite de peur d'abîmer sa coiffure encore plus soignée que d'habitude...

N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour être heureuse?»

Et, de sa voix tranquille, pour la centième fois, elle recommence à lui énumérer ses raisons de bonheur,
sa gloire, son génie, sa beauté, tous les hommes à ses pieds, les plus beaux, les plus puissants; oh! oui, les

plus puissants, puisqu'aujourd'hui même... Mais un miaulement formidable, une plainte déchirante du

chacal exaspéré par la monotonie de son désert, fait trembler tout à coup les vitres de l'atelier et rentrer

dans son cocon l'antique chrysalide épouvantée.

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