|
Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
Devant un pareil délire, dans l'impossibilité d'imposer le silence et le calme à cette foule, les gens des carrosses n'avalent qu'un parti à prendre: laisser faire, lever les glaces et brûler le pavé pour abréger ce dur martyre. Alors ce fut terrible. En voyant le cortège courir, toute la route se mit à galoper avec lui. Au ronflement sourd de leurs tambourins, les farandoleurs de Barbantane, la main dans la main, bondissaient, allant, venant - guirlande humaine - autour des portières. Les orphéons, essoufflés de chanter au pas de course, mais hurlant tout de même, entraînaient leurs porte-bannières, la bannière jetée sur l'épaule; et les bons gros curés rougeauds, anhélants, poussant devant eux leurs vastes bedaines surmenées, trouvaient encore la force de crier dans l'oreille des mules, d'une voix sympathique et pleine d'effusion: «Vive notre bon bey!...» La pluie sur tout cela, la pluie tombant par écuelles, en paquets, déteignant les carrosses roses, précipitant encore la bousculade, achevant de donner à ce retour triomphal l'aspect d'une déroute, mais d'une déroute comique, mêlée de chants, de rires, de blasphèmes, d'embrassades furieuses et de jurements infernaux, quelque chose comme une rentrée de procession sous l'orage, les soutanes retroussées, les surplis sur la tête, le bon Dieu remisé à la hâte sous un porche.
Un roulement sourd et mou annonça au pauvre Nabab immobile et silencieux dans un coin de son carrosse qu'on passait le pont de bateaux. On arrivait.
«Enfin!» dit-il, regardant par les vitres brouillées les flots écumeux du Rhône dont la tempête lui semblait un repos après celle qu'il venait de traverser. Mais au bout du pont, quand la première voiture atteignit l'arc de triomphe, des pétards éclatèrent, les tambours battirent aux champs, saluant l'entrée du monarque sur les terres de son féal, et pour comble d'ironie, dans le crépuscule, tout en haut du château, une flambée de gaz gigantesque illumina soudain le toit de lettres de feu sur lesquelles la pluie, le vent faisaient courir de grandes ombres mais qui montraient encore très lisiblement: «Viv" L" B"Y M""HMED.»
«Ça, c'est le bouquet,» fit le malheureux Nabab qui ne put s'empêcher de rire, d'un rire bien piteux, bien amer. Mais non, il se trompait, le bouquet l'attendait à la porte du château; et c'est Amy Férat qui vint le lui présenter, sortie du groupe des Arlésiennes qui abritaient sous la marquise la soie changeante de leurs jupes et les velours ouvrés des coiffes, en attendant le premier carrosse. Son paquet de fleurs à la main, modeste, les yeux baissés et le mollet fripon, la jolie comédienne s'élance à la portière dans une pose saluante, presque agenouillée, qu'elle répétait depuis huit jours. Au lieu du bey, Jansoulet descendit, raide, ému, passa sans seulement la voir. Et comme elle restait là, son bouquet à la main, avec l'air bête d'une féerie râtée:
«Remporte ton fleurs, ma petite, ton affaire est manquée, lui dit Cardailhac avec sa blague de Parisien qui prend vite son parti des choses... Le bey ne vient pas... il avait oublié son mouchoir, et comme c'est de ça qu'il se sert pour parler aux dames, tu comprends...»
* * * * *
Maintenant, c'est la nuit. Tout dort dans Saint-Romans, après l'immense brouhaha de la journée. Une pluie torrentielle continue à tomber, et dans le grand parc où les arcs de triomphe, les trophées dressent vaguement leurs carcasses détrempées, on entend rouler des torrents le long des rampes de pierre transformées en cascades. Tout ruisselle et s'égoutte. Un bruit d'eau, un immense bruit d'eau. Seul dans sa chambre somptueuse au lit seigneurial tendu de lampes à bandes pourpres, le Nabab veille encore, marche à grands pas, remuant des pensées sinistres. Ce n'est plus son affront de tantôt qui le préoccupe, cet outrage public à la face de trente mille personnes; ce n'est pas non plus l'injure sanglante que le bey
|