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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

considérant comme un être tout-puissant, extraordinaire, l'élevant dans sa naïveté à la hauteur d'un
Olympien entouré d'éclairs et de foudres, possédant la toute-puissance. Elle lui parlait, s'informait s'il

était toujours content de ses amis, de ses affaires, sans toutefois oser lui adresser la question qu'elle avait

faite à de Géry: «Pourquoi ne m'a-t-on pas amené mes petits-enfants?» Mais c'est lui le premier qui en

parla:

«Ils sont en pension, maman... sitôt les vacances, on vous les enverra avec Bompain... Vous vous
rappelez bien, Bompain Jean-Baptiste?... Et vous les garderez deux grands mois. Ils viendront près de

vous se faire raconter de belles histoires, ils s'endormiront la tête sur votre tablier, là, comme ça...»

Et lui-même, mettant sa tête crépue, lourde comme un lingot, sur les genoux de la vieille, se rappelant les
bonnes soirées de son enfance où il s'endormait ainsi quand on voulait bien le lui permettre, quand la tête

de l'aîné ne tenait pas toute la place; il goûtait, pour la première fois depuis son retour en France,

quelques minutes d'un repos délicieux en dehors de sa vie bruyante et factice, serré contre ce vieux coeur

maternel qu'il entendait battre à coups réguliers comme le balancier de l'horloge centenaire adossée à un

coin de la chambre, dans ce grand silence de la nuit et de la campagne que l'on sent planer sur tant

d'espace illimité... Tout à coup le même long soupir d'enfant endormi dans un sanglot se fit entendre au

fond de la chambre. Jansoulet releva la tête, regarda sa mère, et tout bas:

«Est-ce que c'est?...

- Oui, dit-elle, je le fais coucher là... Il pourrait avoir besoin de moi, la nuit.

- Je voudrais bien le voir, l'embrasser.

- Viens!»

La vieille se leva, grave, prit sa lampe, marcha à l'alcôve dont elle tira le grand rideau doucement, et fit
signe à son fils d'approcher, sans bruit.

Il dormait... Et nul doute que dans le sommeil quelque chose revécût en lui qui n'y était pas pendant la
veille, car au lieu de l'immobilité molle où il restait figé tout le jour, il avait à cette heure de grands

sursauts qui le secouaient, et sur sa figure inexpressive et morte un pli de vie douloureuse, une

contraction souffrante. Jansoulet, très ému, regarde ces traits maigris, flétris, terreux, où la barbe, ayant

pris toute la vitalité du corps, poussait avec une vigueur surprenante, puis il se pencha, posa ses lèvres sur

le front moite de sueur et, le sentant tressaillir, il dit tout bas gravement, respectueusement, comme on

parle au chef de famille:

«Bonjour, l'Aîné.»

Peut-être l'âme captive l'avait-elle entendu au fond de ses limbes ténébreuses et abjectes. Mais les lèvres
s'agitèrent, et un long gémissement lui répondit, plainte lointaine, appel désespéré qui remplit de larmes

impuissantes le regard échangé entre Françoise et son fils et leur arracha à tous les deux un même cri où

leur douleur se rencontrait: «Pécaïré!» le mot local du toutes les pitiés, de toutes les tendresses.

Le lendemain, dès la première heure, le branle-bas commença par l'arrivée des comédiennes et des
comédiens, une avalanche de toques, de chignons, de grandes bottes, de jupes courtes, de cris étudiés, de

voiles flottant sur la fraîcheur du maquillage; les femmes en grande majorité, Cardailhac ayant pensé que

pour un bey le spectacle importait peu, qu'il s'agissait seulement de faire résonner des voix fausses dans

de jolies bouches, de montrer de beaux bras, des jambes bien tournées dans le facile déshabillage de

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