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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
des gens de goût, leur ami Jansoulet pouvait donner à l'altesse maugrabine une réception fort convenable. Toute la soirée il ne fut question que de cela entre eux. Les coudes sur la table, dans la salle à manger somptueuse, enflammés et repus, ils combinaient, discutaient. Cardailhac, qui voyait grand, avait déjà tout son plan fait.
«D'abord, carte blanche, n'est-ce pas, Nabab?
- Carte blanche, mon vieux. Et que le gros Hemerlingue en crève de male rage.»
Alors le directeur racontait ses projets, la fête divisée en journées comme à Vaux quand Fouquet reçut Louis XIV; un jour la comédie, un autre jour les fêtes provençales, farandoles, taureaux, musiques locales; le troisième jour... Et déjà avec sa manie directoriale il esquissait des programmes, des affiches, pendant que Bois-l'Héry, les deux mains dans ses poches, renversé sur sa chaise, dormait, le cigare calé dans un coin de sa bouche ricaneuse, et que le marquis de Monpavon toujours à la tenue redressait son plastron à chaque instant pour se tenir éveillé.
De bonne heure, Géry les avait quittés. Il était allé se réfugier près de la vieille maman qui l'avait connu tout jeune, lui et ses frères, - dans l'humble parloir du pavillon aux rideaux blancs, aux tentures claires chargées d'images où la mère du Nabab essayait de faire revivre son passé d'artisane à l'aide de quelques reliques sauvées du naufrage.
Paul causait doucement en face de la belle vieille aux traits réguliers et sévères, aux cheveux blancs et massés comme le chanvre de sa quenouille, et qui tenait droit sur sa chaise son buste plat serré dans un petit châle vert, n'ayant de sa vie appuyé son dos à un dossier de siège, ne s'étant jamais assise dans un fauteuil. Il l'appelait Françoise, elle l'appelait M. Paul. C'étaient de vieux amis... Et devinez de quoi ils parlaient. De ses petits-enfants, pardi! des trois garçons de Bernard qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aurait tant voulu connaître.
«Ah! monsieur Paul, si vous saviez comme il m'en tarde... J'aurais été si heureuse s'il me les avait amenés, mes trois petits, au lieu de tous ces beaux hommes... Pensez que je ne les ai jamais vus, excepté sur les portraits qui sont là... Leur mère me fait un peu peur, c'est une grande dame tout à fait, une demoiselle Afchin... Mais eux, les enfants, je suis sûre qu'ils ne sont pas farauds et qu'ils aimeraient bien leur vieille grand... Moi, il me semblerait que c'est leur père tout petit, et je leur rendrais ce que je n'ai pas donné au père... car, voyez-vous, monsieur Paul, les parents ne sont pas toujours justes. On a des préférences. Mais Dieu est juste, lui. Les figures qu'on a le mieux fardées et bichonnées au détriment des autres, il faut voir comme il vous les arrange... Et les préférences des vieux portent souvent malheur aux jeunes.»
Elle soupira en regardant du côté de la grande alcôve dont les hauts lambrequins, les rideaux tombants laissaient passer par intervalles un long souffle grelottant, comme la plainte endormie d'un enfant qu'on a battu et qui a beaucoup pleuré...
Un pas lourd dans l'escalier, une grosse voix douce disant tout bas: «C'est moi... ne bougez pas.» Et Jansoulet parut. Tout le monde couché au château, comme il savait les habitudes de la mère et que sa lampe veillait toujours la dernière allumée dans la maison, il venait la voir, causer un peu avec elle, lui donner ce vrai bonjour du coeur qu'ils n'avaient pu échanger devant les autres. «Oh! restez, mon cher Paul; devant vous, nous ne nous gênons pas.» Et, redevenu enfant en présence de sa mère, il jeta par terre à ses pieds tout son grand corps, avec une câlinerie de gestes et de paroles vraiment touchante. Elle aussi était bien heureuse de l'avoir là tout près, mais elle s'en trouvait quand même un peu gênée, le
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