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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

manger ses châtaignes. En passant, un coup d'oeil à l'écurie encore noire où les bêtes se remuaient
pesamment, à la crèche étouffante garnie vers sa porte de mufles impatients et tendus; et les premières

lueurs, glissant sur les assises de pierre qui soutenaient les remblais du parc, éclairaient la vieille femme

courant dans la rosée avec la légèreté d'une jeune fille, malgré ses soixante-dix ans, vérifiant exactement

chaque matin toutes les richesses du domaine, inquiète de constater si la nuit n'avait pas enlevé les statues

et les vases, déraciné les quinconces centenaires, tari les sources qui s'égrenaient dans leurs vasques

retentissantes. Puis le plein soleil de midi, bourdonnant et vibrant, découpait encore sur le sable d'une

allée, contre le mur blanc d'une terrasse, cette longue taille de vieille, fine et droite comme son fuseau,

ramassant des morceaux de bois mort, cassant une branche d'arbuste mal alignée, sans souci de l'ardente

réverbération qui glissait sur sa peau dure comme sur la pierre d'un vieux banc. Vers cette heure là aussi,

un autre promeneur se montrait dans le parc, moins actif, moins bruyant, se traînant plutôt qu'il ne

marchait, s'appuyant aux murs, aux balustrades, un pauvre être voûté, branlant, ankylosé, figure éteinte et

sans âge, ne parlant jamais, et lorsqu'il était las, poussant un petit cri plaintif vers le domestique toujours

près de lui qui l'aidait à s'asseoir, à s'accroupir sur quelque marche, où il restait pendant des heures,

immobile et muet, la bouche détendue, les yeux clignotants, bercé par la monotonie stridente des cigales,

souillure d'humanité devant le splendide horizon.

Celui-là, c'était l'aîné, le frère de Bernard, l'enfant chéri du père et de la mère Jansoulet, la beauté,
l'intelligence, l'espoir glorieux de la famille du cloutier, qui, fidèle comme tant d'autres dans le Midi à la

superstition du droit d'aînesse, avait fait tous les sacrifices pour envoyer à Paris ce garçon ambitieux,

parti avec quatre ou cinq bâtons de maréchal dans sa malle, l'admiration de toutes les filles du bourg, et

que Paris, - après avoir, pendant dix ans, battu, tordu, pressuré dans sa grande cuve ce brillant chiffon

méridional, l'avoir brûlé dans tous ses vitriols, roulé dans toutes ses fanges, - finit par renvoyer à cet état

de loque et d'épave, abruti, paralysé, ayant tué son père de chagrin, et obligé sa mère à tout vendre chez

elle, à vivre d'une domesticité passagère dans les maisons aisées du pays. Heureusement qu'à ce

moment-là, lorsque ce débris des hospices parisiens, rapatrié par l'assistance publique, tomba au

Bourg-Saint-Andéol, Bernard, - celui qu'on appelait Cadet, comme dans les familles méridionales à

demi-arabes, où l'aîné prend toujours le nom familial et le dernier venu, celui de Cadet, - Bernard était

déjà à Tunis, en train de faire fortune, envoyant régulièrement de l'argent au foyer. Mais, quels remords

pour la pauvre maman, de tout devoir, même la vie, le bien-être du triste malade, au robuste et courageux

garçon, que le père et elle avaient toujours aimé, sans tendresse, que, depuis l'âge de cinq ans, ils s'étaient

habitués à traiter comme un manoeuvre, parce qu'il était très fort, crépu et laid, et s'entendait déjà mieux

que personne à la maison à trafiquer sur les vieux clous. Ah! comme elle aurait voulu l'avoir près d'elle,

son Cadet, lui rendre un peu de tout le bien qu'il lui faisait, payer en une fois cet arriéré de tendresse de

câlineries maternelles qu'elle lui devait.

Mais, voyez-vous, ces fortunes de roi ont les charges, les tristesses des existences royales. Cette pauvre
mère Jansoulet, dans son milieu éblouissant, était bien comme une vraie reine, connaissant les longs

exils, les séparations cruelles et les épreuves qui compensent la grandeur; un de ses fils, éternellement

stupéfait, l'autre, au lointain, écrivant peu, absorbé par ses grandes affaires, disant toujours: «Je

viendrai,» et ne venant pas. En douze ans, elle ne l'avait vu qu'une fois, dans le tourbillon d'une visite du

bey à Saint-Romans: un train de chevaux, de carrosses, de pétards, de fêtes. Puis, il était reparti derrière

son monarque, ayant à peine le temps d'embrasser sa vieille mère, qui n'avait gardé de cette grande joie,

si impatiemment attendue, que quelques images de journaux, où l'on montrait Bernard Jansoulet, arrivant

au château avec Ahmed et lui présentant sa vieille mère, - n'est-ce pas ainsi que les rois et les reines ont

leurs effusions de famille illustrées dans les feuilles, - plus un cèdre du Liban, amené du bout du monde,

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