bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Le mobilier est loué à la quinzaine chez Fitily, le tapissier des cocottes. Les curiosités, les tableaux
appartiennent au vieux Schwalbach, qui adresse là ses clients et leur fait payer doublement cher parce

qu'on ne marchande pas quand on croit acheter à un marquis, à un amateur. Pour les toilettes de la

marquise, la modiste et la couturière les lui fournissent à l'oeil chaque saison, lui font porter les modes

nouvelles, un peu cocasses parfois, mais que la société adopte ensuite parce que madame est très belle

femme encore et réputée pour l'élégance; c'est ce qu'on appelle une lanceuse. Enfin, les

domestiques! Provisoires comme le reste, changés tous les huit jours au gré du bureau de placement qui

les envoie là faire un stage pour les places sérieuses. Si l'on n'a ni répondants, ni certificats, qu'on tombe

de prison ou d'ailleurs, Glanand, le grand placier de la rue de la Paix, vous expédie boulevard

Haussmann. On sert une, deux semaines, le temps d'acheter les bons renseignements du marquis, qui,

bien entendu, ne vous paye pas et vous nourrit à peine; car dans cette maison-là les fourneaux de la

cuisine restent froids la plupart du temps, Monsieur et Madame s'en allant dîner en ville presque tous les

soirs ou dans des bals où l'on soupe. C'est positif qu'il y a des gens à Paris qui prennent le buffet au

sérieux et font le premier repas de leur journée passé minuit. Aussi les Bois-l'Héry sont renseignés sur les

maisons à buffet. Ils vous diront qu'on soupe très bien à l'ambassade d'Autriche, que l'ambassade

d'Espagne néglige un peu les vins, et que c'est encore aux Affaires étrangères qu'on trouve les meilleurs

chaud-froid de volailles. Et voilà la vie de ce drôle de ménage. Rien de ce qu'ils ont ne tient sur eux, tout

est faufilé, attaché par des épingles. Un coup de vent, et tout s'envole. Mais au moins ils sont sûrs de ne

rien perdre. C'est ça qui donne au marquis cet air blagueur de père Tranquille qu'il a en vous regardant,

les deux mains dans ses poches, comme pour vous dire: «Eh ben, après? qu'est-ce qu'on peut me faire?»

Et le petit groom, dans l'attitude susdite, avec sa tête d'enfant vieillot et vicieux, imitait si bien son patron
qu'il me semblait le voir lui-même au milieu de notre conseil d'administration, planté devant le

gouverneur et l'accablant de ses plaisanteries cyniques. C'est égal, il faut avouer que Paris est une

fièrement grande ville pour qu'on puisse y vivre ainsi quinze ans, vingt ans d'artifices, de ficelles, de

poudre aux yeux, sans que tout le monde vous connaisse, et faire encore une entrée triomphante dans un

salon derrière son nom crié à toute volée: «Monsieur le marquis de Bois-l'Héry.»

Non, voyez-vous, ce qu'on apprend de choses dans une soirée de domestiques; ce que la société
parisienne est curieuse à regarder ainsi par le bas, par les sous-sols, il faut y être allé pour le croire. Ainsi,

me trouvant entre M. Francis et M. Louis, voici un petit bout de conversation confidentielle que j'ai saisi

sur le sire de Monpavon. M. Louis disait:

«Vous avez tort, Francis, vous êtes en fends en ce moment. Vous devriez en profiter pour rendre cet
argent au Trésor.

- Qu'est-ce que vous voulez? répondait M. Francis d'un air malheureux... Le jeu nous dévore.

- Oui, je sais bien. Mais prenez garde. Nous ne serons pas toujours là. Nous pouvons mourir, descendre
du pouvoir. Alors on vous demandera des comptes là-bas. Et ce sera terrible...»

J'avais bien souvent entendu chuchoter cette histoire d'un emprunt forcé de deux cent mille francs que le
marquis aurait fait à l'État, du temps qu'il était receveur général; mais le témoignage de son valet de

chambre était pire que tout... Ah! si les maîtres se doutaient de ce que savent les domestiques, de tout ce

qu'on raconte à l'office, s'ils pouvaient voir leur nom traîner au milieu des balayures d'appartement et des

détritus de cuisine, jamais ils n'oseraient plus seulement dire: «Fermez la porte» ou «attelez.» Voilà, par

exemple, le docteur Jenkins, la plus riche clientèle de Paris, dix ans de ménage avec une femme

magnifique, recherchée partout; il a eu beau tout faire pour dissimuler sa situation, annoncer à l'anglaise

< page précédente | 87 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.