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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

«C'est vrai, disait le personnage, parlant du bout des lèvres et sirotant son vin à petits coups, c'est vrai
que nous avons reçu le Nabab à Grandbois l'autre semaine. Il s'est même passé quelque chose de très

amusant... Nous avons beaucoup de champignons dans le second parc, et Son Excellence s'amuse

quelquefois à en ramasser. Voilà qu'à dîner on sert un grand plat d'oranges. Il y avait là, chose... machin...

comment donc... Marigny, le ministre de l'intérieur, Monpavon, et votre maître, mon cher Noël. Les

champignons font le tour de la table, ils avaient bonne mine, ces messieurs, en remplissent leurs assiettes,

excepté M. le duc qui ne les digère pas et croit par politesse devoir dire à ses invités: «Oh! vous savez, ce

n'est pas que je me méfie. Ils sont très sûrs... C'est moi-même qui les ai cueillis.

- Sapristi! dit Monpavon en riant, alors, mon cher Auguste, permettez que je n'y goûte pas.» Marigny,
moins familier, regardait son assiette de travers.

«Mais si, Monpavon, je vous assure... ils ont l'air très sains ces champignons. Je regrette vraiment de
n'avoir plus faim.»

Le duc restait très sérieux.

«Ah ça! monsieur Jansoulet, j'espère bien que vous n'allez pas me faire cet affront, vous aussi. Des
champignons choisis par moi.

- Oh! Excellence, comment donc!... Mais les yeux fermés.»

Vous pensez s'il avait de la veine, ce pauvre Nabab, pour la première fois qu'il mangeait chez nous.
Duperron, qui servait en face de lui, nous à raconté ça à l'office. Il paraît qu'il n'y avait rien de plus

comique que de voir le Jansoulet se bourrer de champignons en roulant des yeux épouvantés, pendant

que les autres le regardaient curieusement sans toucher à leurs assiettes. Il en suait, le malheureux! Et ce

qu'il y a de plus fort, c'est qu'il en a repris, il a eu le courage d'en reprendre. Seulement il se fourrait des

verrées de vin comme un maçon, entre chaque bouchée... Eh bien! voulez-vous que je vous dise? C'est

très malin ce qu'il a fait là; et ça ne m'étonne plus maintenant que ce gros bouvier soit devenu le favori

des souverains. Il sait où les flatter, dans les petites prétentions qu'on n'avoue pas... Bref, le duc est toqué

de lui depuis ce jour.»

Cette historiette fit beaucoup rire, et dissipa les nuages assemblés par quelques paroles imprudentes. Et
alors, comme le vin avait délié les langues, que chacun se connaissait mieux, on posa les coudes sur la

table et l'on se mit à parler des maîtres, des places où l'on avait servi, de ce qu'on y avait vu de drôle. Ah!

j'en ai entendu de ces aventures, j'en ai vu défiler de ces intérieurs. Naturellement j'ai fait aussi mon petit

effet avec l'histoire de mon garde-manger à la Territoriale, l'époque où je mettais mon fricot dans

la caisse vide, ce qui n'empêchait pas notre vieux caissier, très formaliste, de changer le mot de la serrure

tous les deux jours, comme s'il y avait eu dedans tous les trésors de la Banque de France. M. Louis a paru

prendre plaisir à mon anecdote. Mais le plus étonnant, ça été ce que le petit Bois-l'Héry, avec son accent

de voyou parisien, nous a raconté du ménage de ses maîtres...

Marquis et marquise de Bois-l'Héry, deuxième étage, boulevard Haussmann. Un mobilier comme aux
Tuileries, du satin bleu sur tous les murs, des chinoiseries, des tableaux, des curiosités, un vrai musée,

quoi! débordant jusque sur le palier. Service très calé: six domestiques, l'hiver livrée marron, l'été livrée

nankin. On voit ces gens-là partout, aux petits lundis, aux courses, aux premières représentations, aux

bals d'ambassade, et toujours leur nom dans les journaux avec une remarque sur les belles toilettes de

madame et le chic épatant de monsieur... Eh bien! tout ça n'est rien du tout que du fla-fla, du plaqué, de

l'apparence, et quand il manque cent sous au marquis, personne ne les lui prêterait sur ses possessions...

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