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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

en un certain endroit du dos.

On rit beaucoup de cette saillie, et nous nous mîmes à causer d'amitié. Un excellent garçon, ce M. Noël,
avec son accent du Midi, sa tournure décidée, la rondeur et la simplicité de ses manières. Il m'a fait

penser au Nabab, moins la distinction toutefois. J'ai remarqué d'ailleurs ce soir-là que ces ressemblances

sont fréquentes chez les valets de chambre qui, vivant en commun avec leurs maîtres, dont ils sont

toujours un peu éblouis, finissent par prendre de leur genre et de leurs façons. Ainsi M. Francis a un

certain redressement du corps en étalant son plastron de linge, une manie de lever les bras pour tirer ses

manchettes, c'est le Monpavon tout craché. Quelqu'un, par exemple, qui ne ressemble pas à son maître,

c'est Joë, le cocher du docteur Jenkins. Je l'appelle Joë, mais à la soirée tout le monde l'appelait Jenkins;

car dans ce monde-là, les gens d'écurie se donnent entre eux le nom de leurs patrons, se traitent de

Bois-l'Héry, de Monpavon et du Jenkins tout court. Est-ce pour avilir les supérieurs, relever la

domesticité? Chaque pays a ses usages; il n'y a qu'un sot qui doive s'en étonner. Pour en revenir à Joë

Jenkins, comment le docteur si affable, si parfait de tout point, peut-il garder à son service cette brute

gonflée de porter et de gin qui reste silencieuse pendant des heures, puis, au premier coup

de boisson dans la tête, se met à hurler, à vouloir boxer tout le monde, à preuve la scène scandaleuse qui

venait d'avoir lieu quand nous sommes entrés.

Le petit groom du marquis, Tom Bois-l'Héry comme on l'appelle ici, avait voulu rire avec ce malotru
d'Irlandais qui - sur une raillerie de gamin Parisien - lui avait riposté par un terrible coup de poing de

Belfast au milieu de la figure.

- Saucisson à pattes, moâ!... Saucisson à à pattes, moâ!...» répétait le cocher en suffoquant, tandis qu'on
emportait son innocente victime dans la pièce à côté, où ces dames et demoiselles étaient en train du lui

bassiner le nez. L'agitation s'apaisa bientôt grâce à notre arrivée, grâce aussi aux sages paroles de M.

Barreau, un homme d'âge, posé et majestueux, dans mon genre. C'est le cuisinier du Nabab, un ancien

chef du café Anglais que Cardailhac, le directeur des Nouveautés, a procuré à son ami. A le voir en habit,

cravate blanche, sa figure pleine et rasée, vous l'auriez pris pour un des grands fonctionnaires de

l'Empire. Il est vrai qu'un cuisinier dans une maison ou l'on a tous les matins la table mise pour trente

personnes, plus le couvert de Madame, tout cela se nourrissant de fin et de surfin, n'est pas un fricoteur

ordinaire. Il touche des appointements de colonel, logé, nourri, et puis la gratte! On ne s'imagine pas ce

que c'est que la gratte dans une boîte comme celle-ci. Aussi chacun lui parlait-il respectueusement, avec

les égards dus à un homme de son importance: «Monsieur Barreau» par-ci, «Mon cher monsieur

Barreau» par là. C'est qu'il ne faut pas s'imaginer que les gens de maison entre eux soient tous compères

et compagnons. Nulle part plus que chez eux on n'observe la hiérarchie. Ainsi j'ai bien vu à la soirée de

M. Noël que les cochers ne frayaient pas avec leurs palefreniers, ni les valets de chambre avec les valets

de pied et les chasseurs, pas plus que l'argentier, le maître d'hôtel ne se mêlaient au bas office; et lorsque

M. Barreau faisait une petite plaisanterie quelconque, c'était plaisir de voir comme ses sous-ordres

avaient l'air de s'amuser. Je ne suis pas contre ces choses-là. Bien au contraire. Comme disait notre

doyen: «Une société sans hiérarchie, c'est une maison sans escalier.» Seulement le fait m'a paru bon à

relater dans mes mémoires.

La soirée, je n'ai pas besoin de le dire, ne jouit de tout son éclat qu'au retour de son plus bel ornement, les
dames et demoiselles qui étaient allées soigner le petit Tom, femmes de chambre aux cheveux luisants et

pommadés, femmes de charge en bonnets garnis de rubans, négresses, gouvernantes, brillante assemblée

où j'eus tout de suite beaucoup de prestige grâce à ma tenue respectable et au surnom de «mon oncle»

que les plus jeunes parmi ces aimables personnes voulurent bien me donner. Je pense qu'il y avait là pas

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