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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Vichy il passera deux jours chez lui, à ce beau château de Saint-Romans, que l'ancien bey, le frère de
celui-ci, a déjà honoré de sa visite. Vous pensez, quel honneur! Recevoir un prince régnant. Les

Hemerlingue sont dans une rage. Eux qui avaient si bien manoeuvré, le fils à Tunis, le père à Paris, pour

mettre le Nabab en défaveur... C'est vrai aussi que quinze millions sont une grosse somme. Et ne dites

pas: «Passajou nous en compte.» La personne qui m'a mis au courant de l'histoire a tenu entre ses mains

le papier envoyé par le bey dans une enveloppe de soie verte timbrée du sceau royal. Si elle ne l'a pas lu,

c'est que le papier était écrit en lettres arabes, sans quoi il en aurait pris connaissance comme de toute la

correspondance du Nabab. Cette personne, c'est son valet de chambre, M. Noël, auquel j'ai eu l'honneur

d'être présenté vendredi dernier à une petite soirée de gens en condition qu'il offrait à tout son entourage.

Je consigne le récit de cette fête dans mes mémoires, comme une des choses les plus curieuses que j'ai

vues pendant mes quatre ans passés de séjour à Paris.

J'avais cru d'abord quand M. Francis, le valet de chambre de Monpavon, me parla de la chose, qu'il
s'agissait d'une de ces petites boustifailles clandestines comme on en fait quelquefois dans les mansardes

de notre boulevard avec les restes montés par mademoiselle Séraphine et les autres cuisinières de la

maison, où l'on boit du vin volé, où l'on s'empiffre, assis su des malles avec le tremblement de la peur et

deux bougies qu'on éteint au moindre craquement dans les couloirs. Ces cachotteries répugnent à mon

caractère... Mais quand je reçus, comme pour le bal des gens de maison, une invitation sur papier rose

écrite d'une très belle main:

M. Noël pri M... de se rendre à sa soire du 25 couran.

On soupra.

Je vis bien, malgré l'orthographe défectueuse, qu'il s'agissait de quelque chose de sérieux et d'autorisé; je
m'habillai donc de ma plus neuve redingote, de mon linge le plus fin, et me rendis place Vendôme, à

l'adresse indiquée par l'invitation.

M. Noël avait profité pour donner sa fête d'une première représentation à l'Opéra où la belle société se
rendait en masse, ce qui mettait jusqu'à minuit la bride sur le cou à tout le service et la baraque entière à

notre disposition. Nonobstant, l'amphitryon avait préféré nous recevoir en haut dans sa chambre, et je

l'approuvai fort, étant en cela de l'avis du bonhomme:

Fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre!

Mais parlez-moi des combles de la place Vendôme. Un tapis-feutre sur le carreau, le lit caché dans une
alcove, des rideaux d'algérienne à raies rouges, une pendule à sujet en marbre vert, le tout éclairé par des

lampes modérateurs. Notre doyen, M. Chalmette n'est pas mieux logé que cela à Dijon. J'arrivai sur les

neuf heures avec le vieux Francis à Monpavon, et je dois avouer que mon entrée fit sensation, précédé

que j'étais par mon passé académique, ma réputation de civilité et de grand savoir. Ma belle mine fit le

reste, car il faut bien dire qu'on sait se présenter. M. Noël, en habit noir, très brun de peau, favoris en

côtelette, vint au devant de nous:

- Soyez le bienvenu, monsieur Passajou, me dit-il; et prenant ma casquette à galons d'argent que j'avais
gardée, pour entrer, à la main droite, selon l'usage, il la donna à un nègre gigantesque en livrée rouge et

or.

- Tiens, Lakdar, accroche ça... et ça..., ajouta-t-il par manière de risée en lui allongeant un coup de pied

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