|
Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
milieu d'une foule affairée, des coups de sifflet, des sonnettes électriques, des piles d'écus qui s'écroulent, cela tient du prodige. Il faut que je me regarde moi-même pour y croire, que j'aperçoive dans une glace mon habit gris de fer, rehaussé d'argent, ma cravate blanche, ma chaîne d'huissier comme j'en avais une à la Faculté les jours de séance... Et dire que pour opérer cette transformation, pour ramener sur nos fronts la gaieté mère de la concorde, rendre à notre papier sa valeur décuplée, à notre cher gouverneur l'estime et la confiance dont il était si injustement privé, il a suffi d'un homme, de ce richard surnaturel que les cent voix de la renommée désignent sous le nom de Nabab.
Oh! la première fois qu'il est venu dans les bureaux, avec sa belle prestance, sa figure un peu chiffonnée peut-être, mais si distinguée, ses manières d'un habitué des cours, à tu et à toi avec tous les princes d'Orient, enfin ce je ne sais pas quoi d'assuré et de grand que donne l'immense fortune, j'ai senti mon coeur se fondre dans mon gilet à deux rangs de boutons. Ils auront beau dire avec leurs grands mots d'égalité, de fraternité, il y a des hommes qui sont tellement au-dessus des autres qu'on voudrait s'aplatir devant eux, trouver des formules d'adoration nouvelles pour les forcer à s'occuper de vous. Hâtons-nous d'ajouter que je n'ai eu besoin de rien de semblable pour attirer l'attention du Nabab. Comme je m'étais levé sur son passage, - ému, mais toujours digne, on peut se fier à Passajon, - il m'a regardé en souriant et il a dit à demi-voix au jeune homme qui l'accompagnait: «Quelle bonne tête de...» puis un mot après que je n'ai pas bien entendu, un mot en art, comme léopard. Pourtant non, ça ne doit pas être cela, je ne me sache pas une tête de léopard. Peut-être Jean Bart, quoique cependant je ne vois pas le rapport... Enfin, il a toujours dit: «Quelle bonne tête de...» et cette bienveillance m'a rendu fier. Du reste, tous ces messieurs sont avec moi d'une bonté, d'une politesse. Il paraît qu'il y a eu une discussion à mon sujet dans le conseil pour savoir si on me garderait ou si l'on me renverrait comme notre caissier, cette espèce de grincheux qui parlait toujours de «faire fiche» le monde aux galères et qu'on a prié d'aller fabriquer ailleurs ses devants de chemises économiques. Bien fait! Ça lui apprendra à être grossier avec les gens.
Pour moi, M. le gouverneur a bien voulu oublier mes paroles un peu vives en souvenir de mes états de services à la territoriale et ailleurs; et à la sortie du conseil, il m'a dit avec son accent musical: «Passajon, vous nous restez.» On se figure si j'ai été heureux, si je me suis confondu en marques de reconnaissance. Songez donc! Je serais parti avec mes quatre sous sans espoir d'en gagner jamais d'autres, obligé d'aller cultiver ma vigne dans ce petit pays de Montbars, bien étroit pour un homme qui a vécu au milieu de toute l'aristocratie financière de Paris et des coups de banque qui font les fortunes. Au lieu de cela, me voilà établi à nouveau dans une place magnifique, ma garde-robe renouvelée, et mes économies, que j'ai palpées tout un jour, confiées aux bons soins du gouverneur qui s'est chargé de les faire fructifier. Je crois qu'il s'y entend à la manoeuvre celui-là. Et pas la moindre inquiétude à avoir. Toutes les craintes s'évanouissent devant le mot à la mode en ce moment dans tous les conseils d'administration, dans toutes ses réunions d'actionnaires, à la Bourse, sur les boulevards, et partout: «le Nabab est dans l'affaire...» C'est-à-dire l'or déborde, les pires combinazione sont excellents.
Il est si riche cet homme-là!
Riche à un point qu'on ne peut pas croire. Est-ce qu'il ne vient pas de prêter de la main à la main quinze millions au bey de Tunis... Je dis bien, quinze millions. Histoire de faire une niche aux Hemerlingue, qui voulaient le brouiller avec ce monarque et lui couper l'herbe sous le pied dans ces beaux pays d'Orient où elle pousse dorée, haute et drue... C'est un vieux turc que je connais, le colonel Brahim, un de nos conseils à la Territoriale, qui a arrangé cette affaire. Naturellement, le bey qui se trouvait, paraît-il, à court d'argent de poche, a été très touché de l'empressement du Nabab à l'obliger, et il vient de lui envoyer par Brahim une lettre de remercîment dans laquelle il lui annonce qu'à son prochain voyage à
|