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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

battrons, Monsieur, nous nous battrons, répétait-il excité par le calme pacifique de son rival... J'aime
depuis longtemps mademoiselle Joyeuse... Cet amour est le but, la gaieté et la force d'une existence très

dure, douloureuse par bien des côtés. Je n'ai que cela au monde, et je préférerais mourir que d'y

renoncer.»

Bizarrerie de l'âme humaine! Paul n'aimait pas cette charmante Aline. Tout son coeur était à une autre. Il
y pensait, seulement, comme à une amie, la plus adorable des amies. Eh bien! l'idée que Maranne s'en

occupait, qu'elle répondait sans doute à cette attention amoureuse, lui procura le frisson jaloux d'un dépit,

et ce fut assez vivement qu'il demanda si mademoiselle Joyeuse connaissait ce sentiment d'André et

l'avait autorisé de quelque façon à proclamer ainsi ses droits.

«Oui, Monsieur, mademoiselle Élise sait que je l'aime, et avant vos fréquentés visites...

- Élise... c'est d'Élise que vous parlez?

- Et de qui voulez-vous donc que ce soit?... Les deux autres sont trop jeunes...»

Il entrait bien dans les traditions de la famille, celui-là. Pour lui, les vingt ans de Bonne Maman, sa grâce
triomphante étaient dissimulés par un surnom plein de respect et ses attributions providentielles.

Une très courte explication ayant calmé l'esprit d'André Maranne, il présenta ses excuses à de Géry, le fit
asseoir sur le fauteuil en bois sculpté qui servait à la pose, et leur causerie prit vite un caractère intime et

sympathique, amené par l'aveu si vif du début. Paul confessa qu'il était amoureux, lui aussi, et qu'il ne

venait si souvent chez M. Joyeuse que pour parler de celle qu'il aimait avec Bonne Maman qui l'avait

connue autrefois.

«C'est comme moi, dit André. Bonne Maman a toutes mes confidences; mais nous n'avons encore rien
osé dire au père. Ma situation est trop médiocre... Ah! quand j'aurai fait jouer Révolte

Alors ils parlèrent de ce fameux drame Révolte! auquel il travaillait depuis six mois, le jour, la
nuit, qui lui avait tenu chaud pendant tout l'hiver, un hiver bien rude, mais dont la magie de la

composition corrigeait les rigueurs dans le petit atelier qu'elle transformait. C'est là, dans cet étroit

espace, que tous les héros de sa pièce étaient apparus au poète comme des kobolds familiers tombés du

toit ou chevauchant des rayons de lune, et avec eux les tapisseries de haute lisse, les lustres étincelants,

les fonds de parc aux perrons lumineux, tout le luxe attendu des décors, ainsi que le tumulte glorieux de

sa première représentation dont la pluie criblant le vitrage, les écriteaux qui claquaient sur la porte

figuraient pour lui les applaudissements, tandis que le vent, passant en bas dans le triste chantier de

démolitions avec un bruit de voix flottantes apportées de loin et loin remportées, ressemblait à la rumeur

des loges ouvertes sur le couloir et laissant circuler le succès parmi les caquetages et l'étourdissement de

la foule. Ce n'était pas seulement la gloire et l'argent qu'elle devait lui procurer, cette bienheureuse pièce,

mais quelque chose de plus précieux encore. Aussi avec quel soin il feuilletait le manuscrit en cinq gros

cahiers tout de bleu recouverts, de ces cahiers comme la Levantine en étalait sur le divan de ses siestes et

qu'elle marquait de son crayon directorial.

Paul s'étant, à son tour, rapproché de la table, afin d'examiner le chef-d'oeuvre, son regard fut attiré par
un portrait de femme richement encadré, et qui, si près du travail de l'artiste, semblait être là pour y

présider... Élise, sans doute?... Oh! non, André n'avait pas encore le droit de sortir de son entourage

protecteur le portrait de sa petite amie... C'était une femme d'une quarantaine d'années, l'air doux, blonde,

et d'une grande élégance. En là voyant, de Géry ne put retenir une exclamation.

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