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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

surnoms pour tous ceux qu'elle affectionnait et qu'elle transformait dans son imagination. Pendant les
vacances on se voyait. Madame Joyeuse, tout en refusant d'envoyer Aline dans l'atelier de M. Ruys,

invitait Félicia pour des journées entières, journées bien courtes, entremêlées de travail, de musique, de

rêves à deux, de jeunes causeries en liberté. «Oh! quand elle me parlait de son art, avec cette ardeur

qu'elle mettait à tout, comme j'étais heureuse de l'entendre... Que de choses j'ai comprises par elle, dont je

n'aurais jamais eu aucune idée! Encore maintenant, quand nous allons au Louvre avec papa, ou à

l'exposition du 1er mai, cette émotion particulière que vous cause une belle sculpture, un beau tableau,

me reporte tout de suite à Félicia. Dans ma jeunesse elle a représenté l'art, et cela allait bien à sa beauté, à

sa nature un peu décousue mais si bonne, où je sentais quelque chose de supérieur à moi, qui m'enlevait

très haut sans m'intimider... Elle a cessé de me voir tout à coup... Je lui ai écrit, pas de réponse... Ensuite

la gloire est venue pour elle, pour moi les grands chagrins, les devoirs absorbants... Et de toute cette

amitié, bien profonde pourtant, puisque je n'en puis parler sans... «trois, quatre, cinq...» il ne reste plus

rien que de vieux souvenirs à remuer comme une cendre éteinte...»

Penchée sur son travail, la vaillante fille se dépêchait de compter ses points, d'enfermer son chagrin dans
les dessins capricieux de sa tapisserie, pendant que de Géry, ému d'entendre le témoignage de cette

bouche pure en face des calomnies de quelques gandins évincés ou de camarades jaloux, se sentait

relevé, rendu à la fierté de son amour. Cette sensation lui parut si douce qu'il revint la chercher très

souvent, non seulement les soirs de leçon, mais d'autres soirs encore, et qu'il oubliait presque d'aller voir

Félicia, pour le plaisir d'entendre Aline parler d'elle.

Un soir, comme il sortait de chez les Joyeuse, Paul trouva sur le palier le voisin, M. André, qui l'attendait
et prit son bras fébrilement:

«M. de Géry, lui dit-il d'une voix tremblante, avec des yeux flamboyants derrière leurs lunettes, la seule
chose qu'on pût voir de son visage dans la nuit, j'ai une explication à vous demander. Voulez-vous

monter chez moi un instant?...»

Il n'y avait entre ce jeune homme et lui que des relations banales de deux habitués de la même maison,
qu'aucun autre lien ne rattache, qui semblent même séparés par une certaine antipathie de nature, de

manière d'être. Quelle explication pouvaient-ils donc avoir ensemble? Il le suivit fort intrigué.

L'aspect du petit atelier transi sous son vitrage, la cheminée vide, le vent soufflant comme au dehors et
faisant vaciller la bougie, seule flamme de cette veillée de pauvre et de solitaire reflétée sur des feuillets

épars tout griffonnés, enfin cette atmosphère des endroits habités où l'âme des habitants se respire, fit

comprendre à de Géry l'abord exalté d'André Maranne, ses longs cheveux rejetés et flottants, cette

apparence un peu excentrique, bien excusable quand on la paye d'une vie de souffrances et de privations,

et sa sympathie alla tout de suite vers ce courageux garçon dont il devinait d'un coup d'oeil toutes les

fiertés énergiques. Mais l'autre était bien trop ému pour s'apercevoir de cette évolution. Sitôt la porte

refermée, avec l'accent d'un héros de théâtre s'adressant au traître séducteur:

«Monsieur de Géry, lui dit-il, je ne suis pas encore un Cassandre...»

Et devant la stupéfaction de son interlocuteur:

«Oui, oui, nous nous entendons... J'ai très bien compris ce qui vous attire chez M. Joyeuse, et l'accueil
empressé qu'on vous y fait ne m'a pas échappé non plus... Vous êtes riche, vous êtes noble, on ne peut

hésiter entre vous et le pauvre poète qui fait un métier ridicule pour laisser tout le temps d'arriver au

succès, lequel ne viendra peut-être jamais... Mais je ne me laisserai pas voler mon bonheur... Nous nous

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