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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
attentif répétant dix fois à la file: «Louis dit le Hutin 1314-1316. - Philippe V dit le Long 1316-1322... 1322... Ah! Bonne Maman, je suis perdue... Jamais je ne saurai...» Alors Bonne Maman s'en mêlait, l'aidait à fixer son esprit, à emmagasiner quelques-unes de ces dates du moyen âge barbares et pointues comme les casques des guerriers du temps. Et dans les intervalles de ces travaux multiples, de cette surveillance générale et constante, elle trouvait encore moyen de chiffonner de jolies choses, de tirer de sa corbeille à ouvrage quelque menue dentelle au crochet ou la tapisserie en train qui ne la quittait pas plus que la jeune Élise son histoire de France. Même en causant, ses doigts ne restaient pas inoccupés une minute.
- Vous ne vous reposez donc jamais? lui disait de Géry, pendant qu'elle comptait à demi-voix les points de sa tapisserie, «trois, quatre, cinq,» pour en varier les nuances.
«Mais c'est du repos ce travail-là, répondait-elle... Vous ne pouvez, vous autres hommes, savoir combien un travail à l'aiguille est utile à l'esprit des femmes. Il régularise la pensée, fixe sur un point la minute qui passe et ce qu'elle emporterait avec elle... Et que de chagrins calmés, d'inquiétudes oubliées grâce à cette attention toute physique, à cette répétition d'un mouvement égal, où l'on retrouve - de force et bien vite - l'équilibre de tout son être... Cela ne m'empêche pas d'être à ce qu'on dit autour de moi, de vous écouter encore mieux que je ne le ferais dans l'inaction... trois, quatre, cinq...»
Oh! oui, elle écoutait. C'était visible à l'animation de son visage, à la façon dont elle se redressait tout à coup, l'aiguille en l'air, le fil tendu sur son petit doigt relevé. Puis elle repartait bien vite à l'ouvrage, quelquefois en jetant un mot juste et profond, qui s'accordait en général avec ce que pensait l'ami Paul. Une similitude de natures, des responsabilités et des devoirs pareils rapprochaient ces deux jeunes gens, les faisaient s'intéresser à leurs préoccupations réciproques. Elle savait le nom de ses deux frères, Pierre et Louis, ses projets pour leur avenir quand ils sortiraient du collège... Pierre voulait être marin... «Oh! non, pas marin, disait Bonne Maman, il vaut bien mieux qu'il vienne à Paris avec vous.» Et comme il avouait que Paris l'effrayait pour eux, elle se moquait de ses terreurs, l'appelait provincial, remplie d'affection pour la ville où elle était née, où elle avait grandi chastement, et qui lui donnait en retour ces vivacités, ces raffinements de nature, cette bonne humeur railleuse qui feraient penser que Paris avec ses pluies, ses brouillards, son ciel qui n'en est pas un, est la véritable patrie des femmes, dont il ménage les nerfs et développe les qualités intelligentes et patientes.
Chaque jour Paul de Géry appréciait mieux mademoiselle Aline, - il était seul à la nommer ainsi dans la maison, - et, chose étrange! ce fut Félicia qui acheva de resserrer leur intimité. Quels rapports pouvaient-ils y avoir entre cette fille d'artiste, lancée dans les sphères les plus hautes, et cette petite bourgeoise perdue au fond d'un bourg? Des rapports d'enfance et d'amitié, des souvenirs communs, la grande cour de l'institution Belin, où elles avaient joué trois ans ensemble. Paris est plein de ces rencontres. Un nom prononcé au hasard de la conversation éveille tout à coup cette question stupéfaite:
«Vous la connaissez donc?
- Si je connais Félicia... Mais nous étions voisines de pupitre en première classe. Nous avions le même jardin. Quelle bonne fille, belle, intelligente...»
Et, voyant le plaisir qu'on prenait à l'écouter, Aline rappelait les temps si proches qui déjà lui faisaient un passé, charmeur et mélancolique comme tous les passés. Elle était bien seule dans la vie, la petite Félicia. Le jeudi, quand on criait les noms au parloir, personne pour elle; excepté de temps en temps une bonne dame un peu ridicule, une ancienne danseuse, disait-on, que Félicia appelait la Fée. Elle avait ainsi des
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