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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
comme il fallait toujours que quelque drôlerie se mêlât en elle aux choses les plus tristes, elle évaporait ce qui lui restait d'ennui dans une espèce de cri de fauve embêté, un bâillement rugi qu'elle appelait «le cri du chacal au désert» et qui faisait pâlir la bonne Crenmitz surprise dans l'inertie de sa quiétude.
Pauvre Félicia! C'était bien un affreux désert que sa vie quand l'art ne l'égayait pas de ses mirages, un désert morne et plat où tout se perdait, se nivelait sous la même intensité monotone, amour naïf d'un enfant de vingt ans, caprice d'un duc passionné, où tout se recouvrait d'un sable aride soufflé par les destins brûlants. Paul sentait ce néant, voulait s'y soustraire; mais quelque chose le retenait, comme un poids qui déroule une chaîne, et, malgré les calomnies entendues, les bizarreries de l'étrange créature, il s'attardait délicieusement auprès d'elle, quitte à n'emporter de cette longue contemplation amoureuse que le désespoir d'un croyant réduit à n'adorer que des images.
L'asile, c'était là-bas, dans ce quartier perdu où le vent soufflait si fort sans empêcher la flamme de monter blanche et droite, c'était le cercle de famille présidé par Bonne Maman. Oh! celle-là ne s'ennuyait pas, elle ne poussait jamais le cri du «chacal au désert.» Sa vie était trop bien remplie: le père à encourager, à soutenir, les enfants à instruire, tous les soins matériels du logis auquel la mère manque, ces préoccupations éveillées avec l'aube et que le soir endort, à moins qu'il les ramène en rêve, un de ces dévouements infatigables, mais sans effort apparent, très commodes pour le pauvre égoïsme humain, parce qu'ils dispensent de toute reconnaissance et se font à peine sentir tellement ils ont la main légère. Ce n'était pas la fille courageuse, qui travaille pour nourrir ses parents, court le cachet du matin au soir, oublie dans l'agitation d'un métier tous les embarras de la maison. Non, elle avait compris la tâche autrement, abeille sédentaire restreignant ses soins au rucher, sans un bourdonnement au dehors parmi le grand air et les fleurs. Mille fonctions: tailleuse, modiste, racommodeuse, comptable aussi, car M. Joyeuse, incapable de toute responsabilité, lui laissait la libre disposition des ressources, maîtresse de piano, institutrice.
Comme il arrive dans les familles qui ont commencé par l'aisance, Aline, en sa qualité d'aînée, avait été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Élise y était restée deux ans avec elle; mais les deux dernières, venues trop tard, envoyées dans de petits externats de quartier, avaient toutes leurs études à compléter, et ce n'était pas chose commode, la plus jeune riant à tout propos d'un rire de santé, d'épanouissement, de jeunesse, gazouillis d'alouette ivre de blé vert et s'envolant à perte de vue loin du pupitre et des méthodes, tandis que mademoiselle Henriette, toujours hantée par ses idées de grandeur, son amour du «cossu,» ne mordait pas non plus très volontiers au travail. Cette jeune personne de quinze ans à qui son père avait légué un peu de ses facultés imaginatives, arrangeait déjà sa vie d'avance et déclarait formellement qu'elle épouserait quelqu'un de la noblesse et n'aurait jamais plus de trois enfants: «Un garçon pour le nom, et deux petites filles... pour les habiller pareil...
- Oui, c'est cela, disait Bonne Maman, tu les habilleras pareil. En attendant, voyons un peu nos participes.»
Mais la plus occupante était Elise avec son examen subi trois fois sans succès, toujours refusée à l'histoire et se préparant à nouveau, prise d'un grand effroi et d'une méfiance d'elle-même qui lui faisaient promener partout, ouvrir à chaque instant ce malheureux traité d'histoire de France, en omnibus, dans la rue, jusque sur la table du déjeuner; mais, jeune fille déjà et fort jolie, elle n'avait plus cette petite mémoire mécanique de l'enfance où dates et événements s'incrustent pour toute la vie. Parmi d'autres préoccupations, la leçon s'envolait en une minute malgré l'apparente application de l'écolière, ses longs cils en fermant ses yeux, ses boucles balayant les pages, et sa bouche rose animée d'un petit tremblement
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