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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

voilés ou riants comme le ciel de son Paris, mais dans sa voix, dans les draperies de sa robe. Jusqu'à la
longue boucle, ombrageant son cou de statuette droit et fin, qui vous attirait par sa pointe un peu blondie,

joliment tournée sur un doigt souple.

Le thé servi, pendant que ces messieurs finissaient de causer et de boire - le père Joyeuse était toujours
très long à tout ce qu'il faisait, à cause de ses subites échappées dans la lune, - les jeunes filles

rapprochèrent leur ouvrage, la table se couvrit de corbeilles d'osier, de broderies, de jolies laines

rajeunissant de leurs tons éclatants les fleurs passées du vieux tapis, et le groupe de l'autre soir se reforma

dans le cercle lumineux de l'abat-jour, au grand contentement de Paul de Géry. C'était la première soirée

de ce genre qu'il passait dans Paris; elle lui en rappelait d'autres bien lointaines, bercées par les mêmes

rires innocents, le bruit doux des ciseaux reposés sur la table, de l'aiguille piquant du linge, ou ce

froissement du feuillet qu'on tourne, et de chers visages, à jamais disparus, serrés eux aussi autour de la

lampe de famille, hélas! si brusquement éteinte...

Entré dans cette intimité charmante, désormais il n'en sortit plus, prit ses leçons parmi les jeunes filles, et
s'enhardit à causer avec elles, quand le bonhomme refermait son grand livre. Ici tout le reposait de cette

vie tourbillonnante où le jetait la luxueuse mondanité du Nabab; il se retrempait à cette atmosphère

d'honnêteté, de simplicité, essayait aussi d'y guérir les blessures dont une main plus indifférente que

cruelle lui criblait le coeur sans merci.

«Des femmes m'ont haï, d'autres femmes m'ont aimé. Celle qui m'a fait le plus de mal n'a jamais eu pour
moi ni amour ni haine.» C'est cette femme dont parle Henri Heine, que Paul avait rencontrée. Félicia était

pleine d'accueil et de cordialité pour lui. Il n'y avait personne à qui elle fît meilleur visage. Elle lui

réservait un sourire particulier où l'on sentait la bienveillance d'un oeil d'artiste s'arrêtant sur un type qui

lui plaît, et la satisfaction d'un esprit blasé que le nouveau amuse, si simple qu'il paraisse. Elle aimait

cette réserve, piquante chez un méridional, la droiture de ce jugement dépourvu de toute formule

artistique ou mondaine et ragaillardi d'une pointe d'accent local. Cela la changeait du coup de pouce en

zigzag dessinant l'éloge par un geste de rapin, des compliments de camarades sur la manière dont elle

campait un bonhomme, ou bien de ces admirations poupines, des «chaamant... très gentil» dont la

gratifiaient les jeunes gandins mâchonnant le bout de leur canne. Celui-là au moins ne lui disait rien de

semblable. Elle l'avait surnommé Minerve, à cause de sa tranquillité apparente, de la régularité de son

profil; et de plus loin qu'elle le voyait:

«Ah! voilà Minerve... Salut, belle Minerve. Posez votre casque et causons.»

Mais ce ton familier, presque fraternel, convainquait le jeune homme de l'inutilité de son amour. Il sentait
bien qu'il n'entrerait pas plus avant dans cette camaraderie féminine où manquait la tendresse, et qu'il

perdait chaque jour son charme d'imprévu aux yeux de cette ennuyée de naissance qui semblait avoir déjà

vécu sa vie et trouvait à tout ce qu'elle entendait ou voyait la fadeur d'un recommencement. Félicia

s'ennuyait. Son art seul pouvait la distraire, l'enlever, la transporter dans une féerie éblouissante, d'où elle

retombait toute meurtrie, étonnée chaque fois de ce réveil qui ressemblait à une chute. Elle se comparait

elle-même à ces méduses dont l'éclat transparent, si vif dans la fraîcheur et le mouvement des vagues,

s'en vient mourir sur le rivage en petites flaques gélatineuses. Pendant ces chômages artistiques où la

pensée absente laisse la main lourde sur l'outil, Félicia, privée du seul nerf moral de son esprit, devenait

farouche, inabordable, d'une taquinerie harcelante, revanche des mesquineries humaines contre les grands

cerveaux lassés. Après qu'elle avait mis des larmes dans les yeux de tout ce qui l'aimait, cherché les

souvenirs pénibles ou les inquiétudes énervantes, touché le fond brutal et meurtrissant de sa fatigue,

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