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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
Un soir, vers neuf heures, au moment où le jeune homme se levait pour partir, M. Joyeuse lui demanda s'il voulait bien lui faire l'honneur de prendre une tasse de thé en famille, une habitude du temps de la pauvre madame Joyeuse, née de Saint-Amand, qui recevait autrefois ses amis le jeudi. Depuis qu'elle était morte et que leur position de fortune avait changé, les amis s'étaient dispersés; mais on avait maintenu ce petit «extra hebdomadaire.» Paul ayant accepté, le bonhomme entr'ouvrit la porte et appela:
«Bonne Maman...»
Un pas alerte dans le couloir, et, tout de suite, un visage de vingt ans, nimbé de cheveux bruns, abondants et légers, fit son apparition. De Géry, stupéfait, regarda M. Joyeuse:
«Bonne Maman?
- Oui, c'est un nom que nous lui avons donné quand elle était petite fille. Avec son bonnet à ruches, son autorité d'aînée, elle avait une drôle de petite figure, si raisonnable... Nous trouvions qu'elle ressemblait à sa grand'-mère. Le nom lui en est resté.»
Au ton du brave homme en parlant ainsi, on sentait que pour lui c'était la chose la plus naturelle que cette appellation de grand parent décernée à tant de jeunesse attrayante. Chacun pensait comme lui dans l'entourage; et les autres demoiselles Joyeuse accourues, auprès de leur père, groupées un peu comme à la vitrine du rez-de-chaussée, et la vieille servante apportant sur la table du salon, où l'on venait de passer, un magnifique service à thé, débris des anciennes splendeurs du ménage, tout le monde appelait la jeune fille «Bonne Maman...» sans qu'elle s'en fatiguât une seule fois, l'influence de ce nom béni mettant dans leur tendresse à tous une déférence qui la flattait et donnait à son autorité idéale une singulière douceur de protection.
Est-ce à cause de ce titre d'aïeule que tout enfant il avait appris à chérir, mais de Géry trouva à cette jeune fille une séduction inexprimable. Cela ne ressemblait pas au coup subit qu'il avait reçu d'une autre en plein coeur, à ce trouble où se mêlaient l'envie de fuir, d'échapper à une possession, et la mélancolie persistante que laisse un lendemain de fête, lustres éteints, refrains perdus, parfums envolés dans la nuit. Non, devant cette jeune fille debout, surveillant la table de famille, regardant si rien ne manquait, abaissant sur ses enfants, ses petits enfants, la tendresse active de ses yeux, il lui venait la tentation de la connaître, d'être de ses amis depuis longtemps, de lui confier des choses qu'il ne s'avouait qu'à lui-même, et quand elle lui offrit sa tasse sans mièvrerie mondaine ni gentillesse de salon, il aurait voulu dire comme les autres un «merci, Bonne Maman» où il aurait mis tout son coeur.
Soudain, un coup joyeux, vigoureusement frappé, fit tressauter tout le monde.
«Ah! voilà M. André... Élise, vite une tasse... Yaia, les petits gâteaux...» Pendant ce temps mademoiselle Henriette, la troisième des demoiselles Joyeuse, qui avait hérité de sa mère, née de Saint-Amand, un certain côté mondain, voyant cette affluence, ce soir-là, dans les salons, se précipitait pour allumer les deux bougies du piano.
«Mon cinquième acte est fini...» s'écria le nouveau venu dès en entrant, puis il s'arrêta net. «Ah! pardon.» et sa figure prit une expression un peu déconfite en face de l'étranger. M. Joyeuse les présenta l'un à l'autre: M. Paul de Géry - M. André Maranne, non sans une certaine solennité. Il se rappelait les anciennes réceptions de sa femme; et les vases de la cheminée, les deux grosses lampes, le bonheur-du-jour, les fauteuils groupés en rond avaient l'air de partager cette illusion, plus brillants et rajeunis par cette presse inaccoutumée.
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