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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

remit les objets dans sa poche, en parlant de réclamations, de lettres aux journaux... Le Nabab fut encore
obligé de l'arrêter:

«Gardez-vous en bien, malheureux... D'abord, ce serait me nuire pour une autre fois... Qui sait? peut-être
qu'au 15 août prochain...

- Oh! ça, par exemple...» dit Jenkins sautant sur cette idée; et le bras tendu, comme dans le
Serment
de David: «J'en prends l'engagement sacré.»

L'affaire en resta là. Au déjeuner, le Nabab ne parla de rien, fut aussi gai que de coutume. Cette bonne
humeur ne se démentit pas de la journée; et de Géry pour qui cette scène avait été une révocation sur le

vrai Jenkins, l'explication des ironies, des colères contenues de Félicia de Ruys en parlant du docteur, se

demandait en vain comment il pourrait éclairer son cher patron sur tant d'hypocrisie. Il aurait dû savoir

pourtant que chez les Méridionaux, en dehors, et tout effusion, il n'y a jamais d'aveuglement complet,

«d'emballement» qui résiste aux sagesses de la réflexion. Dans la soirée, le Nabab avait ouvert un petit

portefeuille misérable, énorme aux angles, où depuis dix ans il faisait battre des millions, écrivant dessus

en hiéroglyphes connus de lui seul, ses bénéfices et ses dépenses. Il s'absorbait dans ses comptes depuis

un moment, quand se tournant vers de Géry:

«Savez-vous ce que je fais, mon cher Paul? demanda-t-il.

- Non, Monsieur.

- Je suis en train - et son regard farceur, bien de son pays, raillait la bonhomie de son sourire - je suis en
train de calculer que j'ai déboursé quatre cent trente mille francs pour faire décorer Jenkins.»

Quatre cent trente mille francs! Et ce n'était pas fini...

IX. BONNE MAMAN

Trois fois par semaine, Paul de Géry, le soir venu, allait prendre sa leçon de comptabilité dans la salle à
manger des Joyeuse, non loin de ce petit salon où la famille lui était apparue le premier jour; aussi,

pendant que, les yeux fixés sur son professeur en cravate blanche, il s'initiait à tous les mystères du «doit

et avoir,» il écoutait malgré lui derrière la porte le bruit léger de la veillée laborieuse, en regrettant la

vision de tous ces jolis fronts abaissés sous la lampe. M. Joyeuse ne disait jamais un mot de ses filles.

Jaloux de leurs grâces comme un dragon gardant de belles princesses dans une tour, excité par les

imaginations fantastiques de sa tendresse excessive, il répondait assez sèchement aux questions de son

élève s'informant de ces «demoiselles,» si bien que le jeune homme ne lui en parla plus. Il s'étonnait

seulement de ne pas voir une fois cette Bonne Maman dont le nom revenait à propos de tout dans les

discours de M. Joyeuse, les moindres détails de son existence, planant sur la maison comme l'emblème

de sa parfaite ordonnance et de son calme.

Tant de réserve, de la part d'une vénérable dame qui devait pourtant avoir passé l'âge où les entreprises
des jeunes gens sont à craindre, lui semblait exagérée. Mais, en somme les leçons étaient bonnes,

données d'une façon très claire, le professeur avait une méthode excellente de démonstration, un seul

défaut, celui de s'absorber dans des silences coupés de soubresauts, d'interjections qui partaient comme

des fusées. En dehors de cela, le meilleur des maîtres, intelligent, patient et droit. Paul apprenait à se

retrouver dans le labyrinthe compliqué des livres de commerce et se résignait à n'en pas demander

davantage.

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