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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
corps malade, sans pouvoir trouver la place pour y rester.
Jenkins et le directeur qui se sont aperçus du mauvais effet que la visite du dortoir produit sur leurs hôtes, essaient d'animer la situation, parlant très fort, d'un air bon enfant, tout rond et satisfait. Jenkins donne une grande poignée de main à la surveillante:
«Eh bien! madame Polge, ça va, nos petits élèves?
- Comme vous voyez, monsieur le docteur,» répond-elle en montrant les lits.
Elle est funèbre dans sa robe verte, cette grande Madame Polge, idéal des nourrices sèches; elle complète le tableau.
Mais où donc est passé M. le secrétaire des commandements? Il s'est arrêté devant un berceau, qu'il examine tristement, debout, et la tête branlante.
«Bigre de bigre!» dit Pompon tout bas à Madame Polge... C'est le Valaque.»
La petite pancarte bleue accrochée en haut du berceau, comme dans les hospices, constate en effet la nationalité de l'enfant: «Moldo-Valaque.» Quel guiguon que l'attention de M. le secrétaire se soit portée justement sur celui-là!... Oh! la pauvre petite tête couchée sur l'oreiller, son béguin de travers, les narines pincées, la bouche entr'ouverte par un souffle court, haletant, le souffle de ceux qui viennent de naître, aussi de ceux qui vont mourir...
«Est-ce qu-il est malade? demande doucement M. le secrétaire au directeur qui s'est rapproché.
- Mais pas le moins du monde...» a répondu l'effronté Pompon, et s'avançant vers le berceau, il fait une risette au petit avec son doigt, redresse l'oreiller, dit d'une voix mâle un peu bourrue de tendresse: «Eh! ben, mon vieux bonhomme?...» Secoué de sa torpeur, sortant de l'ombre qui l'enveloppe déjà, le petit ouvre les yeux sur ces visages penchés vers lui, les regarde avec une morne indifférence, puis, retournant à son rêve qu'il trouve plus beau, crispe ses petites mains ridées et pousse un soupir insaisissable. Mystère! Qui dira ce qu'il était venu faire dans la vie, celui-là? Souffrir deux mois, et s'en aller sans avoir rien vu, rien compris, sans qu'on connaisse seulement le son de sa voix.
«Comme il est pâle!...» murmure M. de la Perrière, très pâle lui-même. Le Nabab est livide aussi. Un souffle froid vient de passer. Le directeur prend un air dégagé:
«C'est le reflet... nous sommes tous verts ici.
- Mais oui... mais oui... fait Jenkins, c'est le reflet de la pièce d'eau... Venez donc voir, monsieur le secrétaire.» Et il l'attire vers la croisée pour lui montrer la grande pièce d'eau où trempent les saules, pendant que madame Polge se dépêche de tirer sur le rêve éternel du petit Valaque les rideaux détendus de sa bercelonnette.
Il faut continuer bien vite la visite de l'établissement, pour détruire cette fâcheuse impression.
D'abord on montre à M. de la Perrière une buanderie splendide, avec étuves, séchoirs, thermomètres, immenses armoires de noyer ciré, pleines de béguins, de brassières, étiquetés, noués par douzaines. Une fois le linge chauffé, la lingère le passe par un petit guichet en échange du numéro que laisse la nourrice. On le voit, c'est un ordre parfait, et tout, jusqu'à sa bonne odeur de lessive, donne à cette pièce un aspect sain et campagnard. Il y a ici de quoi vêtir cinq cents enfants. C'est ce que Bethléem peut contenir, et tout
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