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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

son pis, les pattes écartées. Le directeur paraît joyeusement surpris:

«Ma foi, Messieurs, voici qui se trouve bien... Deux de nos enfants sont en train de faire un petit lunch...
Nous allons voir comment nourrices et nourrissons s'entendent.

- Qu'est-ce qu'il a?... Il est fou,» se dit Jenkins terrifié.

Mais le directeur est très lucide au contraire, et lui-même a savamment organisé la mise en scène, en
choisissant deux bêtes patientes et douces, et deux sujets exceptionnels, deux petits enragés qui veulent

vivre à tout prix et ouvrent le bec à n'importe quelle nourriture comme des oiseaux encore au nid.

«Approchez-vous, Messieurs, et rendez-vous compte.»

C'est qu'ils tétent véritablement, ces chérubins. L'un, blotti, ramassé derrière le ventre de la chèvre, y va
de si bon coeur qu'on entend les glouglous du lait chaud descendre jusque dans les petites jambes agitées

par le contentement du repas. L'autre, plus calme, étendu paresseusement, a besoin de quelques petits

encouragements de sa gardienne auvergnate:

«Tète, mais tète donc, bougrri!...»

Puis, à la fin, comme s'il avait pris une résolution subite, il se met à boire avec tant d'ardeur que la femme
se penche vers lui, surprise de cet appétit extraordinaire, et s'écrie en riant:

«Ah! le bandit, en a-t-il de la malice... c'est son pouce qu'il tète à la place de la cabre.»

Il a trouvé cela, cet ange, pour qu'on le laisse tranquille... L'incident ne fait pas mauvais effet; au
contraire, M. de la Perrière s'amuse beaucoup de cette idée de nourrice, que l'enfant a voulu leur faire une

niche. Il sort de la Nursery enchanté. «Positivement en... en... enchanté,» répète-t-il la tête branlante, en

montant le grand escalier aux murs sonores, décorés de bois de cerf, qui conduit au dortoir.

Très claire, très aérée, cette vaste salle occupant toute une façade a de nombreuses fenêtres, des berceaux
espacés, tendus de rideaux floconneux et blancs comme des nuées. Des femmes vont et viennent dans la

large travée du milieu, des piles de linge sur les bras, des clefs à la main, surveillantes ou «remueuses.»

Ici l'on a voulu trop bien faire, et la première impression des visiteurs est mauvaise. Toutes ces

blancheurs de mousseline, ce parquet ciré où la lumière s'étale sans se fondre, la netteté des vitres

reflétant le ciel tout triste de voir ces choses, font mieux ressortir la maigreur, la pâleur malsaine de ces

petits moribonds couleur de suaire... Hélas! les plus âgés n'ont que six mois, les plus jeunes quinze jours

à peine, et, déjà, il y a sur tous ces visages, ces embryons de visages, une expression chagrine, des airs

renfrognés et vieillots, une précocité souffrante, visible dans les plis nombreux de ces petits fronts

chauves, engoncés de béguins festonnés de maigres dentelles d'hospice. De quoi souffrent-ils? Qu'est-ce

qu'ils ont? Ils ont tout, tout ce qu'on peut avoir: maladies d'enfant et maladies d'homme. Fruits du vice et

de la misère, ils apportent en naissant de hideux phénomènes d'hérédité. Celui-là a le palais perforé, un

autre de grandes plaques cuivrées sur le front, tous le muguet. Puis ils meurent de faim. En dépit des

cuillerées de lait, d'eau sucrée qu'on leur introduit de force dans la bouche, d'un peu de biberon employé

malgré la défense, ils s'en vont d'inanition. Il faudrait à ces épuisés avant de naître la nourriture la plus

jeune, la plus fortifiante: les chèvres pourraient peut-être la leur donner, mais ils ont juré de ne pas téter

les chèvres. Et voilà ce qui rend le dortoir lugubre et silencieux, sans une de ces petites colères à poings

fermés, un de ces cris montrant les gencives roses et droites, où l'enfant essaie son souffle et ses forces; à

peine un vagissement plaintif, comme l'inquiétude d'une âme qui se retourne en tous sens dans un petit

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