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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

le dortoir. Ils n'en iront ni mieux ni plus mal pour être réinstallés là une demi-journée. Quant aux
gourmeux, nous les serrerons dans un coin. Ils sont trop laids, on ne les montrera pas... Allons-y, ho! tout

le monde sur le pont.»

La cloche du dîner mise en branle, aussitôt des pas se précipitent. Lingères, infirmières, servantes,
gardeuses, sortent de partout, courent, se heurtent dans les escaliers, à travers les cours. Des ordres se

croisent, des cris, des appels; mais ce qui domine, c'est le bruit d'un grand lavage, d'un ruissellement

d'eau comme si Bethléem venait d'être surpris par les flammes. Et ces plaintes d'enfants malades,

arrachés à la tiédeur de leurs lits, tous ces petits paquets beuglants, transportés à travers le parc humide,

avec des flottements de couvertures entre les branches, complètent bien cette impression d'incendie. Au

bout de deux heures, grâce à une activité prodigieuse, la maison, du haut en bas, est prête à la visite

qu'elle va recevoir, tout le personnel à son poste, le calorifère allumé, les chèvres pittoresquement

disséminées dans le parc. Madame Polge a revêtu sa robe de soie verte, le directeur, une tenue un peu

moins négligée qu'à l'ordinaire, mais dont la simplicité exclut toute idée de préméditation. Le secrétaire

des commandements peut venir.

Et le voilà.

Il descend avec Jenkins et Jansoulet d'un carosse superbe, à la livrée rouge et or du Nabab. Feignant le
plus grand étonnement, Pondevèz s'est élancé au devant de ses visiteurs:

«Ah! M. Jenkins quel honneur!... Quelle surprise!»

Il y a des saluts échangés sur le perron, des révérences, des poignées de main, des présentations. Jenkins,
son paletot flottant, large ouvert sur sa loyale poitrine, épanouit son meilleur et plus cordial sourire;

pourtant un pli significatif traverse son front. Il est inquiet des surprises que leur ménage l'établissement

dont il connaît mieux que personne la détresse. Pourvu que Pondevèz ait pris ses précautions... Cela

commence bien, du reste. Le coup d'oeil un peu théâtral de l'entrée, ces toisons blanches bondissant à

travers les taillis ont ravi M. de la Perrière, qui ressemble lui-même avec ses yeux naïfs, sa barbiche

blanche, le hochement continuel de sa tête, à une chèvre échappée à son pieu.

«D'abord, Messieurs, la pièce importante de la maison, la Nursery,» dit le directeur en ouvrant une porte
massive au fond de l'antichambre. Ces messieurs le suivent, descendent quelques marches, et se trouvent

dans une immense salle basse, carrelée, l'ancienne cuisine du château. Ce qui frappe en entrant, c'est une

haute et vaste cheminée sur le modèle d'autrefois, en briques rouges, deux bancs de pierre se faisant face

sous le manteau, avec les armes de la chanteuse - une lyre énorme barrée d'un rouleau de musique -

sculptées au fronton monumental. L'effet est saisissant; mais il vient de là un vent terrible qui, joint au

froid du carrelage, à la lumière blafarde tombant des soupiraux au ras de terre, effraie pour le bien-être

des enfants. Que voulez-vous? On a été obligé d'installer la Nursery dans cet endroit insalubre à cause

des nourrices champêtres et capricieuses, habituées au sans-gêne de l'étable; il n'y a qu'à voir les mares

de lait, les grandes flaques rougeâtres séchant sur le carreau, qu'à respirer l'odeur âcre qui vous saisit en

entrant, mêlée de petit-lait, de poil mouillé et de bien d'autres choses, pour se convaincre de cette absolue

nécessité.

La pièce est si haute dans ses parois obscures que les visiteurs, tout d'abord, ont cru la nourricerie
déserte. On distingue pourtant dans le fond un groupe bêlant, geignant et remuant... Deux femmes de

campagne, l'air dur, abruti, la face terreuse, deux «nourrices sèches» qui méritent bien leur nom, sont

assises sur des nattes, leur nourrisson sur les bras, chacune ayant devant elle une grande chèvre qui tend

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