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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
veux plus avoir à vous le répéter. Renvoyez-moi ces affreuses nourrices... Nous avons pour élever nos enfants le lait de vache, à l'extrême rigueur; mais je ne saurais leur accorder davantage.»
Il ajouta, en prenant son air d'apôtre:
«Nous sommes ici pour la démonstration d'une grande idée philanthropique. Il faut qu'elle triomphe, même au prix de quelques sacrifices. Veillez-y.»
Pondevèz n'insista pas. Après tout, la place était bonne, assez près de Paris pour permettre, le dimanche, des descentes du Quartier à Nanterre, ou la visite du directeur à ses anciennes brasseries. Madame Polge - que Jenkins appelait toujours, «notre intelligente surveillante» et qu'il avait mise là, en effet, pour surveiller, principalement le directeur - n'était pas aussi sévère que ses attributions l'auraient fait croire et cédait volontiers à quelques petits verres de «fine» ou à une partie de bézigue en quinze cents. Il renvoya donc les nourrices et essaya de se blaser sur tout ce qui pouvait arriver. Ce qui arriva? Un vrai Massacre des Innocents. Aussi, les quelques parents un peu aisés, ouvriers ou commerçants de faubourg, qui, tentés par les annonces, s'étaient séparés de leurs enfants, les reprenaient bien vite, et il ne resta plus dans l'établissement que les petits malheureux ramassés sous les porches ou dans les terrains vagues, expédiés par les hospices, voués à tous les maux dès leur naissance. La mortalité augmentant toujours, même ceux-là vinrent à manquer, et l'omnibus parti en poste au chemin de fer s'en revenait bondissant et léger comme un corbillard vide. Combien cela durerait-il? Combien de temps mettraient-ils à mourir, les vingt-cinq ou trente petits qui restaient? C'est ce que se demandait un matin M. le directeur ou plutôt, comme il s'était surnommé lui-même, M. le préposé aux décès de Pondevèz, assis en face des coques vénérables de madame Polge et faisant, après le déjeuner, la partie favorite de cette personne.
«Oui, ma bonne madame Polge, qu'allons-nous devenir?... Ça ne peut pas durer longtemps comme cela... Jenkins ne veut pas en démordre, les gamins sont entêtés comme des chevaux... Il n'y a pas à dire, ils nous passent tous entre les mains... Voilà le petit Valaque - quatre-vingts de rois, madame Polge - qui va mourir d'un moment à l'autre. Vous pensez, ce pauvre petit gosse, depuis trois jours qu'il ne s'est rien collé dans l'oesophage... Jenkins a beau dire; on ne bonifie pas les enfants comme les escargots, en les faisant jeûner... C'est désolant tout de même de n'en pas pouvoir sauver un... L'infirmerie est bondée... Vrai de vrai, ça prend une fichue tournure... Quarante de bezigue...»
Deux coups sonnés à la grille de l'entrée interrompirent son monologue. L'omnibus revenait du chemin de fer et ses roues grinçaient sur le sable d'une façon inaccoutumée.
«C'est étonnant, dit Pondevèz... la voiture n'est pas vide.»
Elle vint effectivement se ranger au bas du perron avec une certaine fierté, et l'homme qui en descendit franchit l'escalier d'un bond. C'était une estafette de Jenkins apportant une grande nouvelle: le docteur arriverait dans deux heures pour visiter l'asile, avec le Nabab et un monsieur des Tuileries. Il recommandait bien que tout fût prêt pour les recevoir. La chose s'était décidée si brusquement qu'il n'avait pas eu le temps d'écrire; mais il comptait que M. Pondevèz ferait le nécessaire.
«Il est bon, là, avec son nécessaire!» murmura Pondevèz tout effaré... La situation était critique. Cette visite importante tombait au plus mauvais moment, en pleine débâcle du système. Le pauvre Pompon, très perplexe, tiraillait sa barbe, en en mâchant des brins.
- Allons, dit-il tout à coup à madame Polge, dont la longue figure s'allongeait encore entre ses coques. Nous n'avons qu'un parti à prendre. Il nous faut déménager l'infirmerie, transporter tous les malades dans
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