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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

encore on ripaillait largement. Aménagée pour la chanteuse célèbre qui l'avait vendue à Jenkins, elle
révélait bien l'imagination particulière aux théâtres de chant, par un pont jeté sur sa pièce d'eau où la

nacelle défoncée s'emplissait de feuilles moisies, et son pavillon tout en rocailles, enguirlandé de lierres

grimpants. Il en avait vu de drôles, ce pavillon du temps de la chanteuse, maintenant il en voyait de

tristes, car l'infirmerie était installée là.

A vrai dire, tout l'établissement n'était qu'une vaste infirmerie. Les enfants, à peine arrivés, tombaient
malades, languissaient et finissaient par mourir, si les parents ne les remettaient vite sous la sauvegarde

du foyer. Le curé de Nanterre s'en allait si souvent à Bethléem avec ses vêtements noirs et sa croix

d'argent, le menuisier avait tant de commandes pour la maison, qu'on le savait dans le pays et que les

mères indignées montraient le poing à la nourricerie modèle, de très loin, seulement, pour peu qu'elles

eussent sur les bras un poupon blanc et rose à soustraire à toutes les contagions de l'endroit. C'est ce qui

donnait à cette pauvre demeure un aspect si navrant. Une maison où les enfants meurent ne peut pas être

gaie; impossible d'y voir les arbres fleurir, les oiseaux nicher, l'eau couler en risette d'écume.

La chose paraissait désormais acquise. Excellente en soi, l'oeuvre de Jenkins était d'une application
extrêmement difficile, presque impraticable. Dieu sait pourtant qu'on avait monté l'affaire avec un excès

de zèle dans tous les moindres détails, autant d'argent et de monde qu'il en fallait. A la tête, un praticien

des plus habiles, M. Pondevèz, élève des hôpitaux de Paris; et près de lui, pour les soins plus intimes, une

femme de confiance, madame Polge. Puis des bonnes, des lingères, des infirmières. Et que de

perfectionnements et d'entretien, depuis l'eau distribuée dans cinquante robinets à système, jusqu'à

l'omnibus, avec son cocher à la livrée de Bethléem, s'en allant vers la gare de Rueil à tous les trains de la

journée, en secouant ses grelots de poste. Enfin des chèvres magnifiques, des chèvres du Thibet,

soyeuses, gonflées de lait. Tout était admirable comme organisation; mais il y avait un point où tout

choppait. Cet allaitement artificiel, tant prôné par la réclame, n'agréait pas aux enfants. C'était une

obstination singulière, un mot d'ordre qu'ils se donnaient entre eux, d'un seul coup d'oeil, pauvres petits

chats, car ils ne parlaient pas encore, la plupart même ne devaient jamais parler: «Si vous voulez, nous ne

téterons pas les chèvres.» Et ils ne tétaient pas, ils aimaient mieux mourir l'un après l'autre que de les

téter. Est-ce que le Jésus de Bethléem, dans son étable, était nourri par une chèvre? Est-ce qu'il ne

pressait pas au contraire un sein de femme, doux et plein, sur lequel il s'endormait quand il n'avait plus

soif? Qui donc a jamais vu de chèvre entre le boeuf et l'âne légendaires, dans cette nuit où les bêtes

parlaient? Alors, pourquoi mentir, pourquoi s'appeler Bethléem?...

Le directeur s'était ému d'abord de tant de victimes. Épave de la vie du «quartier,» ce Pondevèz, étudiant
de vingtième année, bien connu dans tous les débits de prunes du boulevard Saint-Michel sous le nom de

Pompon, n'était pas un méchant homme. Quand il vit le peu de succès de l'alimentation artificielle, il prit

tout bonnement quatre ou cinq vigoureuses nourrices dans le pays, et il n'en fallut pas plus pour rendre

l'appétit aux enfants. Ce mouvement d'humanité faillit lui coûter sa place.

«Des nourrices à Bethléem! dit Jenkins furieux lorsqu'il vint faire sa visite hebdomadaire... Êtes vous
fou? Eh bien! alors, pourquoi les chèvres, et les pelouses pour les nourrir, et mon idée, et les brochures

sur mon idée?... Qu'est-ce que tout cela devient?... Mais vous allez contre mon système, vous volez

l'argent du fondateur...

- Cependant, mon cher maître, essayait de répondre l'étudiant passant les mains dans les poils de sa
longue barbe rousse, cependant... puisqu'ils ne veulent pas de cette nourriture...

Eh bien! qu'ils jeûnent, mais que le principe de l'allaitement artificiel soit respecté... Tout est là... Je ne

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