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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

par des voix de jeunes coqs enrhumés, les bénédictions attendries, les momeries geignardes et piteuses
d'un porche d'église à la sortie de vêpres. Et sitôt les jeunes visiteurs partis, quelle explosion de rires et de

cris dans la mansarde, quelle danse en rond autour de l'offrande apportée, quel bouleversement du

fauteuil où l'on avait joué au malade, de la tisane répandue dans le feu, un feu de cendres très artistement

préparé!

Quand les petits Jansoulet sortaient, chez leurs parents, on les confiait à l'homme au fez rouge, à
l'indispensable Bompain. C'est Bompain qui les menait aux Champs-Elysées, parés de vestons anglais, de

melons à la dernière mode, - à sept ans! - de petites cannes au bout de leurs gants en peau de chien. C'est

Bompain qui faisait bourrer de victuailles le break de courses où il montait avec les enfants, leur carte au

chapeau contourné d'un voile vert, assez semblables à ces personnages de pantomimes lilliputiennes dont

tout le comique réside dans la grosseur des têtes, comparée aux petites jambes et aux gestes de nains. On

fumait, on buvait à pitié. Quelquefois, l'homme au fez, tenant à peine debout, les ramenait affreusement

malades... Et pourtant, Jansoulet les aimait, ses «petits,» le cadet, surtout, qui lui rappelait, avec ses

grands cheveux, son air poupin, la petite Afchin passant dans son carrosse. Mais ils avaient encore l'âge

où les enfants appartiennent à la mère, où ni le grand tailleur, ni les maîtres parfaits, ni la pension chic, ni

les poneys sanglés pour les petits hommes dans l'écurie, rien ne remplace la main attentive et soigneuse,

la chaleur et la gaieté du nid. Le père ne pouvait pas leur donner cela, lui; et puis il était si occupé!

Mille affaires: la Caisse Territoriale, l'installation de la galerie de tableaux, des courses au
Tattersall avec Bois-l'Héry, un bibelot à aller voir, ici ou là, chez des amateurs désignés par Schwalbach,

des heures passées avec les entraîneurs, les jockeys, les marchands de curiosités, l'existence encombrée et

multiple d'un bourgeois gentilhomme du Paris moderne. Il gagnait à tous ces frottements de se

parisianiser un peu plus chaque jour, reçu au cercle de Monpavon, au foyer de la danse, dans les

coulisses de théâtre, et présidant toujours ses fameux déjeuners de garçon, les seules réceptions possibles

dans son intérieur. Son existence était réellement très remplie, et encore, de Géry le déchargeait-il de la

plus grande corvée, le département si compliqué des demandes et des secours.

Maintenant, le jeune homme assistait à sa place à toutes les inventions audacieuses et burlesques, à toutes
les combinaisons héroï-comiques de cette mendicité de grande ville, organisée comme un ministère,

innombrable comme une armée, abonnée aux journaux, et sachant son Bottin par coeur. Il

recevait la dame blonde, hardie, jeune et déjà fanée, qui ne demande que cent louis, avec la menace de se

jeter à l'eau tout de suite en sortant, si on ne les lui donne pas, et la grosse matrone, l'air avenant, sans

façon, qui dit en entrant: «Monsieur, vous ne me connaissez pas... je n'ai pas l'honneur de vous connaître

non plus; mais nous aurons fait vite connaissance... Veuillez vous asseoir et causons.» Le commerçant

aux abois, à la veille de la faillite, - c'est quelquefois vrai, - qui vient supplier qu'on lui sauve l'honneur,

un pistolet tout prêt pour le suicide, bossuant la poche de son paletot, quelquefois ce n'est que l'étui de sa

pipe. Et souvent de vraies détresses, fatigantes et prolixes, de gens qui ne savent même pas raconter

combien ils sont malhabiles à gagner leur vie. A côté de ces mendicités découvertes, il y avait celles qui

se déguisent: charité, philanthropie, bonnes oeuvres, encouragements artistiques, les quêtes à domicile

pour les crèches, les paroisses, les repenties, les sociétés de bienfaisance, les bibliothèques

d'arrondissement. Enfin, celles qui se parent d'un masque mondain: les billets de concert, les

représentations à bénéfices, les cartes de toutes couleurs, «estrade, premières, places réservées.» Le

Nabab exigeait qu'on ne refusât aucune offrande, et c'était encore un progrès qu'il ne s'en chargeât plus

lui-même. Assez longtemps, il avait couvert d'or, avec une indifférence généreuse, toute cette

exploitation hypocrite, payant cinq cents francs une entrée au concert de quelque cithariste

wurtembergeoise ou d'un joueur de galoubet languedocien, qu'aux Tuileries ou chez le duc de Mora on

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