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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Jansoulet, à son arrivée dans le pays, avait été employé pendant quelques mois. Mademoiselle Afchin,
alors une délicieuse poupée d'une dizaine d'années, éblouissante de teint, de cheveux, de santé, venait

souvent chercher son père au comptoir dans le grand carrosse attelé de mules qui les emmenait à leur

belle villa de la Marse, aux environs de Tunis. Cette gamine, toujours décolletée, aux épaules éclatantes,

entrevue dans un cadre luxueux, avait ébloui l'aventurier; et, des années après, lorsque devenu riche,

favori du bey, il songea à s'établir, ce fut à elle qu'il pensa. L'enfant s'était changé en une grosse fille,

lourde et blanche. Son intelligence, déjà bien obtuse, s'était encore obscurcie dans l'engourdissement

d'une existence de loir, l'incurie d'un père tout aux affaires, l'usage des tabacs saturés d'opium et des

confitures de roses, la torpeur de son sang flamand compliquée de paresse orientale; en outre, mal élevée,

gourmande, sensuelle, altière, un bijou levantin perfectionné.

Mais Jansoulet ne vit rien de tout cela.

Pour lui elle était, elle fut toujours, jusqu'à son arrivée à Paris, une créature supérieure, une personne du
plus grand monde, une demoiselle Afchin; il lui parlait avec respect, gardait vis-à-vis d'elle une attitude

un peu courbée et timide, lui donnait l'argent sans compter, satisfaisait ses fantaisies les plus coûteuses,

ses caprices les plus fous, toutes les bizarreries d'un cerveau de Levantine détraqué par l'ennui et

l'oisiveté. Un seul mot excusait tout: c'était une demoiselle Afchin. Du reste, aucun rapport entre-eux: lui

toujours à la Kasbah ou au Bardo, près du bey, à faire sa cour, ou bien dans ses comptoirs; elle, passant

sa journée au lit, coiffée d'un diadème de trois cent mille francs qu'elle ne quittait jamais, s'abrutissant à

fumer, vivant comme dans un harem, se mirant, se parant, en compagnie de quelques autres Levantines

dont la distraction suprême consistait à mesurer avec leurs colliers des bras et des jambes qui rivalisaient

d'embonpoint, faisant des enfants dont elle ne s'occupait pas, qu'elle ne voyait jamais, dont elle n'avait

pas même souffert, car on l'accouchait au chloroforme. Un paquet de chair blanche, parfumée au musc.

Et, comme disait Jansoulet avec fierté: «J'ai épousé une demoiselle Afchin!»

Sous le ciel de Paris et sa lumière froide, la désillusion commença. Résolu à s'installer, à recevoir, à
donner des fêtes, le Nabab avait fait venir sa femme pour la mettre à la tête de la maison; mais quand il

vit débarquer cet étalage d'étoffes criardes, de bijouterie du Palais-Royal, et tout l'attirail bizarre qui

suivait, il eut vaguement l'impression d'une reine Pomaré en exil. C'est que maintenant il avait vu de

vraies mondaines, et il comparait. Après avoir projeté un grand bal pour l'arrivée, prudemment il

s'abstint. D'ailleurs, madame Jansoulet ne voulait voir personne. Ici son indolence naturelle s'augmentait

de la nostalgie que lui causèrent, dès en débarquant, le froid d'un brouillard jaune et la pluie qui

ruisselait. Elle passa plusieurs jours sans se lever, pleurant tout haut comme un enfant, disant que c'était

pour la faire mourir qu'on l'avait amenée à Paris, et ne souffrant pas même le soin de ses femmes. Elle

restait là à rugir dans les dentelles de son oreiller, ses cheveux embroussaillés autour de son diadème, les

fenêtres de l'appartement fermées, les rideaux joints, les lampes allumées nuit et jour, criant qu'elle

voulait s'en aller...er, s'en aller...er; et c'était lamentable de voir, dans cette nuit de catafalque, les malles à

moitié pleines errant sur les tapis, ces gazelles effarées, ces négresses accroupies autour de la crise de

nerfs de leur maîtresse, gémissant elles aussi et l'oeil hagard comme ces chiens des voyageurs polaires

qui deviennent fous à ne plus apercevoir le soleil.

Le docteur irlandais introduit dans cette détresse n'eut aucun succès avec ses manières paternes, ses
belles phrases de bouche-en-coeur. La Levantine ne voulut à aucun prix des perles à base d'arsenic pour

se donner du ton. Le Nabab était consterné. Que faire? La renvoyer à Tunis avec les enfants? Ce n'était

guère possible. Il se trouvait décidément en disgrâce là-bas. Les Hemerlingue triomphaient. Un dernier

affront avait comblé la mesure: au départ de Jansoulet, la bey l'avait chargé de faire frapper à la Monnaie

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