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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

souvent, pensez-vous que je sois une épouse bien tentante pour un honnête homme? Voyez: de tous ces
jeunes gens qui sollicitent comme une grâce de venir ici, lequel a songé à demander ma main? Jamais un

seul. Pas plus de Géry que les autres... Je séduis, mais je fais peur... Cela se comprend... Que peut-on

supposer d'une fille élevée comme je l'ai été, sans mère, sans famille, en tas avec les modèles, les

maîtresses de mon père?... Quelles maîtresses, mon Dieu!... Et Jenkins pour seul protecteur... Oh! quand

je pense... Quand je pense...»

Et de cette mémoire déjà lointaine, des choses lui arrivaient qui montaient d'un ton sa colère: «Eh! oui,
parbleu! Je suis une fille d'aventure, et cet aventurier est bien le mari qu'il me faut.

- Vous attendrez au moins qu'il soit veuf, répondit Jenkins tranquillement... Et, dans ce cas, vous risquez
d'attendre longtemps encore, car sa Valentine a l'air de se bien porter.»

Félicia Ruys devint blême.

«Il est marié?

- Marié, certes, et père d'une trimballée d'enfants. Toute la smala est débarquée depuis deux jours.»

Elle resta une minute atterrée, regardant le vide, un frisson aux joues.

En face d'elle, le large masque du Nabab, avec son nez épaté, sa bouche sensuelle et bonasse, criait de vie
et de vérité dans les luisants de l'argile. Elle le contempla un moment, puis fit un pas, et, d'un geste de

dégoût, renversa avec sa haute selle de bois le bloc luisant et gras qui s'écrasa par terre en tas de boue.

VII. JANSOULET CHEZ LUI

Marié, il l'était depuis douze ans, mais n'en avait parlé à personne de son entourage parisien, par une
habitude orientale, ce silence que les gens de là-bas gardent sur le gynécée. Subitement on apprit que

Madame allait venir, qu'il fallait préparer des appartements pour elle, ses enfants et ses femmes. Le

Nabab loua tout le second étage de la maison de la place Vendôme, dont le locutaire fut exproprié à des

prix de Nabab. On agrandit aussi les écuries, le personnel fut doublé; puis, un jour, cochers et voitures

allèrent chercher à la gare de Lyon madame, qui arrivait emplissant d'une suite de négresses, de gazelles,

de négrillons un train chauffé exprès pour elle depuis Marseille.

Elle débarqua dans un état d'affaissement épouvantable, anéantie, ahurie de son long voyage en wagon, le
premier de sa vie, car, amenée tout enfant à Tunis, elle ne l'avait jamais quitté. De sa voiture, deux nègres

la portèrent dans les appartements, sur un fauteuil qui depuis resta toujours en bas sous le porche, tout

prêt pour ces déplacements difficiles. Madame Jansoulet ne pouvait monter l'escalier, qui l'étourdissait;

elle ne voulut pas des ascenseurs que son poids faisait crier; d'ailleurs, elle ne marchait jamais. Énorme,

boursouflée au point qu'il était impossible de lui assigner un âge, entre vingt-cinq ans et quarante, la

figure assez jolie, mais tous les traits déformés, des yeux morts sous des paupières tombantes et striées

comme des coquilles, fagotée dans des toilettes d'exportation, chargée de diamants et de bijoux en

manière d'idole hindoue, c'était le plus bel échantillon de ces Européennes transplantées qu'on appelle des

Levantines. Race singulière de créoles obèses, que le langage seul et la costume rattachent à notre

monde, mais que l'Orient enveloppe de son atmosphère stupéfiante, des poisons subtils de son air opiacé

où tout se détend, se relâche, depuis les tissus de la peau jusqu'aux ceintures des vêtements, jusqu'à l'âme

même et la pensée.

Celle-ci était fille d'un Belge immensément riche qui faisait à Tunis le commerce du corail, et chez qui

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