bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

l'appliquant sur deux grosses lèvres éperdues, Jenkins vit tout cela dans un éclair rouge...

Le bruit qu'il fit en entrant remit les deux personnages dans leurs positions respectives, et, sous le grand
jour qui éblouissait ses yeux de chat guetteur, il aperçut la jeune fille debout devant lui, indignée,

stupéfaite: «Qui est là? Qui se permet?» et le Nabab sur son estrade, le col rabattu, pétrifié, monumental.

Jenkins, un peu penaud, effaré de sa propre audace, balbutia quelques excuses. Il avait une chose très
pressée à dire à M. Jansoulet, une nouvelle très importante et qui ne souffrait aucun retard... «Il savait de

source certaine qu'il y aurait des croix données pour le 16 mars.» Aussitôt la figure du Nabab, un instant

contractée, se détendit.

«Ah! vraiment?»

Il quitta la pose... L'affaire en valait la peine, diable! M. de la Perrière, un secrétaire des
commandements, avait été chargé par l'impératrice de visiter l'asile de Bethléem. Jenkins venait chercher

le Nabab pour le mener aux Tuileries chez le secrétaire et prendre jour. Cette visite à Bethléem, c'était la

croix pour lui.

«Vite, partons; mon cher docteur, je vous suis.»

Il n'en voulait plus à Jenkins d'être venu le déranger, et fébrilement il rattachait sa cravate, oubliant sous
l'émotion nouvelle le bouleversement de tout à l'heure, car chez lui l'ambition primait tout.

Pendant que les deux hommes causaient à demi-voix, Félicia, immobile devant eux, les narines
frémissantes, le mépris retroussant sa lèvre, les regardait de l'air de dire: «Eh bien! j'attends.»

Jansoulet s'excusa d'être obligé d'interrompre la séance; mais une visite de la plus haute importance...
Elle eut un sourire de pitié:

«Faites, faites... Au point où nous en sommes, je puis travailler sans vous.

- Oh! oui, dit le docteur, l'oeuvre est à peu près terminée.»

Il ajouta d'un air connaisseur:

«C'est un beau morceau.»

Et, comptant sur ce compliment pour se faire une sortie, il s'esquivait, les épaules basses; mais Félicia le
retint violemment:

«Restez, vous... J'ai à vous parler.»

Il vit bien à son regard qu'il fallait céder, sous peine d'un éclat:

«Vous permettez, cher ami?... Mademoiselle a un mot à me dire... Mon coupé est à la porte... Montez. Je
vous rejoins.»

L'atelier refermé sur ce pas lourd qui s'éloignait, ils se regardèrent tous deux bien en face.

«Il faut que vous soyez ivre ou fou pour vous être permis une chose pareille? Comment, vous osez entrer
chez moi quand je ne veux pas recevoir?... Pourquoi cette violence? de quel droit?...

- Du droit que donne la passion désespérée et invincible.

< page précédente | 57 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.