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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Un matin, Jenkins, étant venu pendant sa tournée, trouva Constance seule dans l'antichambre et
désoeuvrée.

«Vous voyez, docteur, je monte la garde, fit-elle tranquillement.

- Comment cela?

- Oui, Félicia travaille. Elle ne veut pas être dérangée, et les domestiques sont si bêtes. Je veille
moi-même à la consigne.»

Puis voyant l'Irlandais faire un pas vers l'atelier.

«Non, non, n'y-allez pas... Elle m'a bien recommandé de ne laisser entrer personne...

- Mais moi?

- Je vous en prie... vous me feriez gronder.»

Jenkins allait se retirer, quand un éclat de rire de Félicia passant à travers les tentures lui fit lever la tête.

«Elle n'est donc pas seule?

- Non. Le Nabab est avec elle... Ils ont séance... pour le portrait.

- Et pourquoi ce mystère?... Voilà qui est singulier...»

Il marchait de long en large, l'air furieux, mais se contenant.

Enfin, il éclata.

C'était d'une inconvenance inouïe de laisser une jeune fille s'enfermer ainsi avec un homme.

Il s'étonnait qu'une personne aussi sérieuse, aussi dévouée que Constance... De quoi avait-on l'air?...

La vieille dame le regardait avec stupeur. Comme si Félicia était une jeune fille pareille aux autres! Et
puis quel danger y avait-il avec le Nabab, un homme si sérieux, si laid? D'ailleurs Jenkins devait bien

savoir que Félicia ne consultait jamais personne, qu'elle n'agissait qu'à sa tête.

«Non, non, c'est impossible, je ne peux pas tolérer cela,» fit l'Irlandais.

Et, sans s'inquiéter autrement de la danseuse qui levait les bras au ciel pour le prendre à témoin de ce qui
allait se passer, il se dirigea vers l'atelier; mais, au lieu d'entrer droit, il entr'ouvrit la porte doucement, et

souleva un coin de tenture par lequel une partie de la pièce, celle où posait précisément le Nabab, devint

visible pour lui, quoique à une assez grande distance.

Jansoulet assis, sans cravate, le gilet ouvert, causait avec un air d'agitation, à demi-voix. Félicia répondait
de même en chuchotements rieurs. La séance était très animée... Puis un silence, un «frou» de jupes, et

l'artiste, s'approchant de son modèle, lui rabattit d'un geste familier son col de toile tout autour en faisant

courir sa main légère sur cette peau basanée.

Ce masque éthiopien dont les muscles tressaillaient d'une ivresse de bien-être avec ses grands cils baissés
de fauve endormi qu'on chatouille, la silhouette hardie de la jeune fille penchée sur cet étrange visage

pour en vérifier les proportions, puis un geste violent, irrésistible, agrippant la main fine au passage et

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