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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

sur les jours pour effacer l'impression sinistre, et ne désespérant pas d'arriver où il voulait, car il voulait
encore, plus que jamais, pris d'un amour enragé d'homme de quarante-sept ans, d'une incurable passion

de maturité; et c'était son châtiment, à cet hypocrite... Ce singulier état de sa fille constitua un vrai

chagrin pour le sculpteur; mais ce chagrin fut de courte durée. Soudainement Ruys s'éteignit, s'écroula

d'un coup, comme tous ceux que soignait l'Irlandais. Son dernier mot fut:

«Jenkins, je vous recommande ma fille.»

Il était si ironiquement lugubre, ce mot, que Jenkins, présent à l'agonie ne put s'empêcher de pâlir...

Félicia fut plus stupéfaite encore que désolée. A l'étonnement de la mort, qu'elle n'avait jamais vue et qui
se présentait à elle sous des traits aussi chers, se joignait le sentiment d'une solitude immense entourée de

nuit et de dangers.

Quelques amis du sculpteur se réunirent en conseil de famille pour délibérer sur le sort de cette
malheureuse enfant sans parents ni fortune. On avait trouvé cinquante francs dans le vide-poche où

Sébastien mettait son argent sur un meuble de l'atelier bien connu des besoigneux et qu'ils visitaient sans

scrupule. Pas d'autre héritage, du moins en numéraire; seulement un mobilier d'art et de curiosité des plus

somptueux, quelques tableaux de prix et des créances égarées couvrant à peine des dettes innombrables.

On parla d'organiser une vente. Félicia, consultée, répondit que cela lui était égal qu'on vendît tout, mais,

pour Dieu! qu'on la laissât tranquille.

La vente n'eut pas lieu cependant, grâce à la marraine, la bonne Crenmitz, qu'on vit apparaître tout à
coup, tranquille et douce comme d'habitude:

«Ne les écoute pas, ma fille, ne vends rien. Ta vieille Constance a quinze mille francs de rente qui
t'étaient destinés. Tu en profiteras dès à présent, voilà tout. Nous vivrons ensemble ici. Tu verras, je ne

suis pas gênante. Tu feras ta sculpture, je mènerai la maison. Ça te va-t-il?»

C'était dit si tendrement, dans cet enfantillage d'accent des étrangers s'exprimant en français, que la jeune
fille en fut profondément émue. Son coeur pétrifié s'ouvrit, un flot brûlant déborda de ses yeux, et elle se

précipita, s'engloutit dans les bras de l'ancienne danseuse: «Ah! marraine, que tu es bonne... Oui, oui, ne

me quitte plus... reste toujours avec moi... La vie me fait peur et dégoût... J'y vois tant d'hypocrisie, de

mensonge!» Et la vieille femme s'étant arrangé un nid soyeux et brodé dans cet intérieur qui ressemblait

à un campement de voyageurs chargés de richesses de tous les pays, la vie à deux s'établit entre ces

natures si différentes.

Ce n'était pas un petit sacrifice que Constance avait fait au cher démon de quitter sa retraite de
Fontainebleau pour Paris, dont elle avait la terreur. Du jour où cette danseuse, aux caprices extravagants,

qui fit couler des fortunes princières entre ses cinq doigts écartés, descendue des apothéoses un reste de

leur éblouissement dans les yeux, avait essayé de reprendre l'existence commune, d'administrer ses

petites rentes et son modeste train de maison, elle avait été en butte à une foule d'exploitations effrontées,

d'abus faciles devant l'ignorance de ce pauvre papillon effaré de la réalité, se cognant à toutes ses

difficultés inconnues. Chez Félicia, la responsabilité devint autrement sérieuse à cause du gaspillage

installé jadis par le père, continué par la fille, deux artistes dédaigneux de l'épargne. Elle eut encore

d'autres difficultés à vaincre. L'atelier lui était insupportable avec cette fumée de tabac permanente, le

nuage impénétrable pour elle où les discussions d'art, le déshabillement des idées se confondaient dans

des tourbillons brillants et vagues, qui lui causaient infailliblement la migraine. La «blague» surtout lui

faisait peur. En sa qualité d'étrangère, d'ancienne divinité du foyer de la danse, nourrie de politesses

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