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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
et rien n'était plus touchant que cette collaboration du père et de la fille, dans le même atelier, autour du même groupe.
La chose ne se passait pas toujours paisiblement. Quoique élève de son père, Félicia sentait déjà sa personnalité rebelle à une direction despotique. Elle avait ces audaces des commençants, ces presciences de l'avenir réservées aux talents jeunes, et, contre les traditions romantiques de Sébastien Ruys, une tendance de réalisme moderne, un besoin de planter ce vieux drapeau glorieux sur quelque monument nouveau.
C'étaient alors de terribles empoignades, des discussions dont le père sortait vaincu, dompté par la logique de sa fille, étonné de tout le chemin que font les enfants sur les routes, alors que les vieux, qui leur ont ouvert les barrières, restent immobiles à l'endroit du départ. Quand elle travaillait pour lui, Félicia cédait plus facilement; mais, sur sa sculpture à elle, on la trouvait intraitable. Ainsi le Joueur de boules, sa première oeuvre exposée, qui obtint un si grand succès au Salon de 1862, fut l'objet de scènes violentes entre les deux artistes, de contradictions si fortes, que Jenkins dut intervenir et assister au départ du plâtre que Ruys avait menacé de briser.
A part ces petits drames qui ne touchaient en rien aux tendresses de leur coeur, ces deux êtres s'adoraient avec le pressentiment et peu à peu la cruelle certitude d'une séparation prochaine, quand tout à coup il se passa dans la vie de Félicia un événement horrible. Un jour, Jenkins l'avait emmenée dîner chez lui, comme cela arrivait souvent. Madame Jenkins était absente, en voyage ainsi que son fils pour deux jours; mais l'âge du docteur, son intimité quasi-paternelle l'autorisaient à garder près de lui, même en l'absence de sa femme, cette fillette que ses quinze ans, les quinze ans d'une juive d'Orient resplendissante de beauté hâtive, laissaient encore près de l'enfance.
Le dîner fut très gai, Jenkins aimable, cordial à son ordinaire. Puis on passa dans le cabinet du docteur; et soudain, sur le divan, au milieu d'une conversation intime, tout amicale, sur son père, sa santé, leurs travaux, Félicia sentit comme le froid d'un gouffre entre elle et cet homme, puis l'étreinte brutale d'une patte de faune. Elle vit un Jenkins inconnu, égaré, bégayant, le rire hébété, les mains outrageantes. Dans la surprise, l'inattendu de ce ruement de brute, une autre que Félicia, une enfant de son âge, mais vraiment innocente, aurait été perdue. Elle, pauvre petite, ce qui la sauva, ce fut de savoir. Elle en avait tant entendu conter à la table de son père! Et puis l'art, la vie d'atelier... Ce n'était pas une ingénue. Tout de suite elle comprit ce que voulait cette étreinte, lutta, bondit, puis n'étant pas assez forte, cria. Il eut peur, lâcha prise, et subitement, elle se trouva debout, dégagée, avec l'homme à ses genoux pleurant, demandant pardon... Il avait cédé à une folie. Elle était si belle, il l'aimait tant. Depuis des mois il luttait... Mais maintenant c'était fini, jamais plus, oh! jamais plus... Pas même toucher le bord de sa robe... Elle ne répondait pas, tremblait, rajustait ses cheveux, ses vêtements avec ses doigts de folle. Partir, elle voulait partir sur l'heure, toute seule. Il la fit accompagner par une servante; et tout bas, comme elle montait en voiture: «Surtout pas un mot... Votre père en mourrait.» Il la connaissait si bien, il était si sûr de la tenir avec cette idée, le misérable, qu'il revint le lendemain comme si rien ne s'était passé, toujours épanoui et la face loyale. En effet, elle n'en parla jamais à son père, ni à personne. Mais à dater de ce jour, un changement se fit en elle, comme une détente de ses fiertés. Elle eut des caprices, des lassitudes, un pli de dégoût sur son sourire, et parfois contre son père des colères subites, un regard de mépris qui lui reprochait de n'avoir pas su veiller sur elle.
«Qu'est-ce qu'elle a?» disait le père Ruys; et Jenkins, avec l'autorité du médecin, mettait cela sur le compte de l'âge et d'un trouble physique. Lui-même évitait d'adresser la parole à la jeune fille, comptant
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