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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

grande confrérie. Mais c'était pitié de voir cette fillette parmi la libre allure des habitués de la maison,
l'éternel va-et-vient des modèles, les discussions d'un art pour ainsi dire tout physique, et même aux

bruyantes tablées du dimanche, assise au milieu de cinq ou six femmes que le père tutoyait toutes,

comédiennes, danseuses ou chanteuses, et qui, après le dîner, s'installaient à fumer, les coudes sur la

nappe, avachies dans ces histoires grasses si goûtées du maître de la maison. Heureusement, l'enfance est

protégée d'une candeur résistante, d'un émail sur lequel glissent toutes les souillures. Félicia devenait

bruyante, turbulente, mal élevée, mais sans être atteinte par tout ce qui passait au-dessus de sa petite âme

au ras de terre.

Tous les ans, à la belle saison, elle allait demeurer quelques jours chez sa marraine, Constance Crenmitz,
la Crenmitz aînée, que l'Europe entière avait si longtemps appelée «l'illustre danseuse,» et qui vivait

paisiblement retirée à Fontainebleau.

L'arrivée du «petit démon» mêlait pendant quelque temps à la vie de la vieille danseuse une agitation
dont elle avait ensuite toute l'année pour se remettre. Les terreurs que l'enfant lui causait avec ses audaces

à grimper, à sauter, à monter à cheval, tous les emportements de sa nature échappée, lui rendaient ce

séjour à la fois délicieux et terrible; délicieux, car elle adorait Félicia, la seule attache familiale qui restât

à cette pauvre vieille salamandre en retraite après trente ans de «battus» dans les flamboiements du gaz;

terrible, car le démon fourrageait sans pitié l'intérieur de ta danseuse, paré, soigné, parfumé, comme sa

loge à l'Opéra, et garni d'un musée de souvenirs datés de toutes les scènes du monde.

Constance Crenmitz fut le seul élément féminin dans l'enfance de Félicia. Futile, bornée, ayant gardé sur
son esprit le rose du maillot pour toute sa vie, elle avait du moins un soin coquet, des doigts agiles

sachant coudre, broder, ajuster, mettre dans tous les angles d'une pièce leur trace légère et minutieuse.

Elle seule entreprit de redresser le jeune sauvageon, et d'éveiller discrètement la femme dans cet être

étrange sur le dos duquel les manteaux, les fourrures, tout ce que la mode inventait d'élégant, prenait des

plis trop droits ou des brusqueries singulières.

C'est encore la danseuse, - fallait-il qu'elle fût abandonnée, cette petite Ruys, - qui, triomphant de
l'égoïsme paternel, exigea du sculpteur une séparation nécessaire, quand Félicia eut douze à treize ans; et

elle prit de plus la responsabilité de chercher une pension convenable, une pension qu'elle choisit à

dessein très cossue et très bourgeoise, tout en haut d'un faubourg aéré, installée dans une vraie demeure

du vieux temps, entourée de grands murs, de grands arbres, une sorte de couvent, moins la contrainte et

le mépris des sérieuses études.

On travaillait beaucoup au contraire dans l'institution de madame Belin, sans autres sorties que celles des
grandes fêtes, sans communications du dehors que la visite des parents, le jeudi, dans un petit jardin

planté d'arbustes en fleurs ou dans l'immense parloir aux dessus de portes sculptés et dorés. La première

entrée de Félicia au milieu de cette maison presque monastique causa bien une certaine rumeur; sa

toilette choisie par la danseuse autrichienne, ses cheveux bouclés jusqu'à la taille, cette allure déhanchée

et garçon excitèrent quelque malveillance, mais elle était Parisienne, et vite assimilée à toutes les

situations, à tous les endroits. Quelques jours après, mieux que personne elle portait le petit tablier noir,

auquel les plus coquettes attachaient leur montre, la jupe droite - prescription sévère et dure, à cette

époque, où la mode élargissait les femmes d'une infinité de volants, - la coiffure d'uniforme, deux nattes

rattachées un peu bas, dans le cou, à la façon des paysannes romaines.

Chose étrange, l'assiduité des classes, leur calme exactitude convinrent à la nature de Félicia, toute
intelligente et vivante, où le goût de l'étude s'égayait d'une expansion juvénile à l'aise dans la bonne

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