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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

La petite vieille, rose et poudrée, lui dit doucement de sa place:

«Félicia... prends garde.»

Mais elle continua sans l'écouter:

«Qu'est-ce que c'est que Monpavon, docteur?... Et Bois-l'Héry?... Et de Mora lui-même?... Et...»

Elle allait dire: et le Nabab? mais se contint.

«Et combien d'autres! Oh! vraiment, je vous conseille d'en parler avec mépris de la bohème... Mais votre
clientèle de médecin à la mode, ô sublime Jenkins, n'est faite que de cela. Bohème de l'industrie, de la

finance, de la politique; des déclassés, des tarés de toutes les castes, et plus on monte, plus il y en a, parce

que le rang donne l'impunité et que la fortune paie bien des silences.»

Elle parlait, très animée, l'air dur, la lèvre retroussée par un dédain féroce. L'autre riait d'un rire faux,
prenait un petit ton léger, condescendant: «Ah! tête folle... tête folle.» Et son regard se tournait, inquiet et

suppliant, du côté du Nabab, comme pour lui demander grâce de toutes ces impertinences paradoxales.

Mais Jansoulet, bien loin de paraître vexé, lui qui était si fier de poser devant cette belle artiste, si
orgueilleux de l'honneur qu'on lui faisait, remuait la tête d'un air approbatif:

«Elle a raison, Jenkins, dit-il à la fin, elle a raison. La vraie bohème, c'est nous autres. Regardez-moi, par
exemple, regardez Hemerlingue, deux des plus gros manieurs d'écus de Paris. Quand je pense d'où nous

sommes partis, tous les métiers à travers lesquels on a roulé sa bosse. Hemerlingue, un ancien cantinier

de régiment; moi, qui, pour vivre, ai porté des sacs de blé sur le port de Marseille... Et les coups de

raccroc dont notre fortune s'est faite, comme se font d'ailleurs toutes les fortunes maintenant... Nom d'un

chien! Allez-vous-en sous le péristyle de la Bourse de trois à cinq... Mais, pardon, mademoiselle, avec

ma manie de gesticuler en parlant, voilà que j'ai perdu la pose... voyons, comme ceci?...

- C'est inutile, dit Félicia en jetant son ébauchoir d'un geste d'enfant gâté. Je ne ferai plus rien
aujourd'hui.»

C'est une étrange fille, cette Félicia. Une vraie fille d'artiste, d'un artiste génial et désordonné, bien dans
la tradition romantique, comme était Sébastien Ruys. Elle n'avait pas connu sa mère, étant née d'un de

ces amours de passage qui entraient tout à coup dans la vie de garçon du sculpteur comme des

hirondelles dans un logis dont la porte est toujours ouverte, et en ressortaient aussitôt parce qu'on n'y

pouvait faire un nid.

Cette fois, la dame, en s'envolant, avait laissé au grand artiste, alors âgé d'une quarantaine d'années, un
bel enfant qu'il avait reconnu, fait élever, et qui devint la joie et la passion de sa vie. Jusqu'à treize ans,

Félicia était restée chez son père, mettant une note enfantine et tendre dans cet atelier encombré de

flâneurs, de modèles, de grands lévriers couchés en long sur les divans. Il y avait là un coin réservé pour

elle, pour ses essais de sculpture, toute une installation microscopique, un trépied, de la cire; et le vieux

Ruys criait à ceux qui entraient:

«Va pas par là... Dérange rien... C'est le coin de la petiote...»

Ce qui fait qu'à dix ans elle savait à peine lire et maniait l'ébauchoir avec une merveilleuse adresse. Ruys
aurait voulu garder toujours auprès de lui cette enfant qui ne le gênait en rien, entrée toute petite dans la

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