bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

- Chez vous, si vous le permettez, dit le jeune homme, car je tiens à ce qu'on ne sache pas que je
travaille... Seulement, je serai désolé si, chaque fois que j'arrive, je mets tout le monde en fuite comme ce

soir.»

En effet, dès les premiers mots du visiteur, les quatre têtes bouclées avaient disparu, avec des petits
chuchotements, des froissements de jupes, et le salon paraissait bien nu, maintenant que le grand cercle

de lumière blanche était vide.

Toujours très ombrageux quand il s'agissait de ses filles, M. Joyeuse répondit, que «ces demoiselles se
retiraient tous les soirs de bonne heure;» et cela d'un petit ton bref qui signifiait très nettement: «Parlons

de nos leçons, jeune homme, je vous prie.» On convint alors des jours, des heures libres dans la soirée.

Quant aux conditions, ce serait ce que Monsieur voudrait.

Monsieur dit un chiffre.

Le comptable devint tout rouge: c'était ce qu'il gagnait chez Hemerlingue.

«Oh! non, c'est trop.»

Mais l'autre ne l'écoutait plus, cherchait, tortillait sa langue, comme pour une chose très difficile à dire, et
tout à coup résolument:

«Voilà votre premier mois...

- Mais, Monsieur...»

Le jeune homme insista. On ne le connaissait pas. Il était juste qu'il payât d'avance... Évidemment
Passajon l'avait prévenu... M. Joyeuse le comprit et dit à demi-voix: «Merci, oh! merci...» tellement ému,

que les paroles lui manquaient. La vie, c'était la vie pendant quelques mois, le temps de se retourner, de

retrouver une place. Ses mignonnes ne manqueraient de rien. Elles auraient leurs étrennes. O Providence!

- Alors à mercredi... monsieur?...

- De Géry... Paul de Géry.»

Et tous deux se séparèrent ravis, éblouis, l'un de l'apparition de ce sauveur inattendu, l'autre de l'adorable
tableau qu'il n'avait fait qu'entrevoir, toute cette jeunesse féminine groupée autour de la table couverte de

livres, de cahiers et d'écheveaux, avec un air de pureté, d'honnêteté laborieuse. Il y avait là pour de Géry

tout un Paris nouveau, courageux, familial, bien différent de celui qu'il connaissait déjà, un Paris dont les

feuilletonistes ni les reporters ne parlent jamais, et qui lui rappelait sa province, avec un raffinement en

plus, ce que la mêlée, le tumulte environnants prêtent de charme au tranquille refuge épargné.

VI. FÉLICIA RUYS

«Et votre fils, Jenkins, qu'est-ce que vous en faites?... Pourquoi ne le voit-on plus chez vous?... Il était
gentil, ce garçon.»

Tout en disant cela de ce ton de brusquerie dédaigneuse qu'elle avait presque toujours lorsqu'elle parlait à
l'Irlandais, Félicia travaillait au buste du Nabab qu'elle venait de commencer, posait son modèle, quittait

et reprenait l'ébauchoir, essuyait lestement ses doigts à la petite éponge, tandis que la lumière et la

tranquillité d'une belle après-midi de dimanche tombaient sur la rotonde vitrée de l'atelier. Félicia

< page précédente | 48 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.