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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Par économie, on n'allumait pour la maison entière qu'un seul feu et qu'une lampe autour de laquelle
toutes les occupations, toutes les distractions se groupaient, bonne grosse lampe de famille, dont le vieil

abat-jour, - des scènes de nuit, semées de points brillants, - avait été l'étonnement et la joie de toutes ces

fillettes dans leur petite enfance. Sortant doucement de l'ombre de la pièce, quatre jeunes têtes se

penchaient, blondes ou brunes, souriantes ou appliquées, sous ce rayon intime et réchauffant qui les

éclairait à la hauteur des yeux, semblait alimenter la flamme de leur regard, la jeunesse lumineuse sous

leurs fronts transparents, les couver, les abriter, les garder du froid noir ventant dehors, des fantômes, des

embûches, des misères et des terreurs, de tout ce que promène de sinistre une nuit d'hiver parisien au

fond d'un quartier perdu.

Ainsi serrée dans une petite pièce en haut de la maison déserte, dans la chaleur, la sécurité de son
intérieur, bien garni et soigné, la famille Joyeuse a l'air d'un nid tout en haut d'un grand arbre. On coud,

on lit, on cause un peu. Un sursaut de la flamme, un pétillement du feu, voilà ce qu'on entend, avec de

temps à autre une exclamation de M. Joyeuse, un peu en dehors de son petit cercle, perdu dans l'ombre

où il abrite son front anxieux et toutes les démences de son imagination. Maintenant, il se figure que,

dans la détresse où il se trouve acculé, dans cette nécessité absolue de tout avouer à ses enfants, ce soir,

au plus tard demain, il lui arrive un secours inespéré. Hemerlingue, pris de remords, lui envoie comme à

tous ceux qui ont travaillé au Tunisien sa gratification de décembre. C'est un grand laquais qui l'apporte;

«De la part de M. le baron.» L'Imaginaire dit cela tout haut. Les jolis visages se tournent vers lui; on rit,

on s'agite, et le malheureux se réveille en sursaut...

Oh! comme il s'en veut à présent de sa lenteur à tout avouer, de cette sécurité menteuse maintenue autour
de lui et qu'il va falloir détruire tout à coup. Aussi quel besoin avait-il de critiquer cet emprunt de Tunis!

Il se reproche même à cette heure de n'avoir pas accepté une place à la Caisse territoriale. Est-ce

qu'il avait le droit de refuser?... Ah! le triste chef de famille, sans force pour garder ou défendre le

bonheur des siens... Et, devant le joli groupe encerclé par l'abat-jour et dont l'aspect reposant forme un si

grand contraste avec ses agitations intérieures, il est pris d'un remords si violent pour son âme faible, que

son secret lui vient aux lèvres, va lui échapper dans un débordement de sanglots, quand un coup de

sonnette - pas chimérique, celui-là - les fait tous tressaillir et l'arrête au moment de parler.

Qui donc pouvait venir à cette heure? Ils vivaient à l'écart depuis la mort de la mère, ne fréquentaient
presque personne. André Maranne, quand il descendait passer un moment avec eux, frappait

familièrement comme ceux pour qui la porte est toujours ouverte. Profond silence dans le salon, long

colloque sur le palier. Enfin, la vieille bonne - elle était dans la maison depuis aussi longtemps que la

lampe - introduisit un jeune homme complètement inconnu, qui s'arrêta, saisi, devant l'adorable tableau

des quatre chéries pressées autour de la table. Son entrée en fut intimidée, un peu gauche. Pourtant il

expliqua fort bien le motif de sa visite. Il était adressé à M. Joyeuse par un brave homme de sa

connaissance, le vieux Passajon, pour prendre des leçons de comptabilité. Un de ses amis se trouvait

engagé dans de grosses affaires d'argent, une commandite considérable. Lui aurait voulu le servir en

surveillant l'emploi des capitaux, la droiture des opérations; mais il était avocat, peu au courant des

systèmes financiers, du langage de la banque. Est-ce que M. Joyeuse ne pourrait pas, en quelques mois, à

trois ou quatre leçons par semaine...

«Mais si bien, Monsieur, si bien... bégayait le père tout étourdi de cette chance inespérée... Je me charge
parfaitement, en quelques mois, de vous rendre apte à ce travail de vérification... Où prendrons-nous nos

leçons?

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