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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
mille détails du joujou, ce grand commerce auquel Paris donne le cachet de son élégance. Cela sent le bois neuf, la peinture fraîchie, le vernis reluisant, et, dans la poussière des mansardes, par les escaliers misérables où le peuple met toutes les boues qu'il a traversées, traînent des copeaux de bois de rose, des rognures de satin et de velours, des parcelles de clinquant, tous les débris du luxe employé pour l'éblouissement des yeux enfantins. Puis les étalages se parent. Derrière les vitrines claires, la dorure des livres d'étrennes monte comme un flot scintillant sous le gaz, les étoffes de couleurs variées et tentantes montrent leurs plis cassants et lourds, pendant que les demoiselles de magasin, les cheveux en étage, un ruban sous leur col, font l'article, un petit doigt en l'air, ou remplissent des sacs de moire, dans lesquels les bonbons tombent en pluie de perles.
Mais, en face de ce commerce bourgeois, bien chez lui, chauffé, retranché derrière ses riches devantures, s'installe l'industrie improvisée de ces baraques en planches, ouvertes au vent de la rue, et dont la double rangée donne aux boulevards l'aspect d'un mail forain. C'est là qu'est le vrai intérêt et la poésie des étrennes. Luxueuses dans le quartier de la Madeleine, bourgeoises vers le boulevard Saint-Denis, plus «peuple» en remontant à la Bastille, ces petites baraques se modifient pour leur public, calculent leurs chances de succès au porte-monnaie plus ou moins garni des passants. Entre elles, se dressent des tables volantes, chargées de menus objets, miracles de la petite industrie parisienne, bâtis de rien, frêles et chétifs, et que la vogue entraîne quelquefois dans son grand coup de vent, à cause de leur légèreté même. Enfin, au long des trottoirs, perdues dans la file des voitures qui frôlent leur marche errante, les marchandes d'oranges complètent ce commerce ambulant, entassent les fruits couleur de soleil sous leur lanterne de papier rouge, criant: «La Valence,» dans le brouillard, le tumulte, la hâte excessive que Paris met à finir son année.
D'ordinaire, M. Joyeuse faisait partie de cette foule affairée qui circule avec un bruit d'argent en poche et des paquets dans toutes les mains. Il courait en compagnie de Bonne Maman à la recherche des étrennes pour ces demoiselles, s'arrêtait devant ces petits marchands émus du moindre client, sans l'habitude de la vente, et qui ont basé sur cette courte phase des projets de bénéfices extraordinaires.
Et c'étaient des colloques, des réflexions, un embarras du choix interminable dans ce petit cerveau compliqué, toujours au-delà de la minute présente et de l'occupation du moment.
Cette année, hélas! rien de semblable, il errait mélancoliquement dans la ville en liesse, plus triste, plus désoeuvré de toute l'activité environnante, heurté, bousculé, comme tous ceux qui gênent la circulation des actifs, le coeur battant d'une crainte perpétuelle, car Bonne Maman, depuis quelques jours, lui faisait à table des allusions clairvoyantes et significatives à propos des étrennes. Aussi, évitait-il de se trouver seul avec elle, et lui avait-il défendu de venir le chercher à la sortie du bureau. Mais, malgré tous ses efforts, le moment approchait, il le sentait bien, où le mystère serait impossible et son lourd secret dévoilé... Elle était donc bien terrible, cette Bonne Maman, que M. Joyeuse la craignait si fort?... Mon Dieu, non. Un peu sévère, voilà tout, avec un joli sourire qui graciait à la minute tous les coupables. Mais M. Joyeuse était un craintif, un timide de naissance; vingt ans de ménage avec une maîtresse femme, «une personne de la noblesse,» l'ayant esclavagé pour toujours, comme ces forçats qui, après leur temps de fers, doivent encore subir une surveillance. Et lui en avait pour toute sa vie.
Un soir, la famille Joyeuse était réunie dans le petit salon, dernière épave de sa splendeur, où il restait deux fauteuils capitonnés, beaucoup de garnitures au crochet, un piano, deux lampes carcels coiffées de petits chapeaux verts, et un bonheur du jour rempli de bibelots.
La vraie famille est chez les humbles.
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