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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
les tribunaux?
Il continua donc à courir; mais, découragé, il ne cherchait plus. Comme il lui fallait rester dehors, il s'attardait aux étalages sur les quais, s'accoudait des heures aux parapets, regardait l'eau couler et les bateaux qu'on déchargeait. Il devenait ce flâneur qu'on rencontre au premier rang des attroupements de la rue, s'abritant des averses sous les porches, s'approchant pour se chauffer des poêles en plein air où fume le goudron des asphalteurs, s'affaissant sur un banc du boulevard lorsque ses pas ne pouvaient plus le porter.
Ne rien faire, quel bon moyen de s'allonger la vie!
A certains jours, cependant, quand M. Joyeuse était trop las ou le ciel trop féroce, il attendait au bout de la rue que ces demoiselles eussent refermé leur croisée, et, revenant à la maison le long des murailles, montait l'escalier bien vite, passait devant la porte en retenant son souffle, et se réfugiait chez le photographe André Maranne qui, au courant de son infortune, lui faisait cet accueil apitoyé que les pauvres diables ont entre eux. Les clients sont rares si près des banlieues. Il restait de longues heures dans l'atelier à causer tout bas, à lire à côté de son ami, à écouter la pluie sur les vitres ou le vent qui soufflait comme en pleine mer, heurtant les vieilles portes et les châssis, en bas, dans le chantier de démolitions. Au-dessous il entendait des bruits connus et pleins de charmes, des chansons envolées du contentement d'une tâché, des rires assemblés, la leçon de piano que donnait Bonne Maman, le tic-tac du métronome, tout un remue-ménage délicieux qui lui chatouillait le coeur. Il vivait avec ses chéries, qui certes ne croyaient pas l'avoir si près d'elle.
Une fois, pendant une absence de Maranne, M. Joyeuse, gardant fidèlement l'atelier et son appareil neuf, entendit frapper deux petits coups ou plafond du quatrième, deux coups séparés, très distincts, puis un roulement discret comme un trot de souris. L'intimité du photographe avec ses voisins autorisait bien ces communications du prisonniers; mais qu'est-ce que cela signifiait? Comment répondre à ce qui semblait un appel? A tout hasard, il répéta les deux coups, le tambourinement léger, et la conversation en resta là. Au retour d'André Maranne, il eut l'explication du fait. C'était bien simple: quelquefois, au courant de la journée, ces demoiselles, qui ne voyaient leur voisin que le soir, s'informaient de ses nouvelles, si la clientèle allait un peu. Le signal entendu voulait dire: «Est-ce que les affaires vont bien aujourd'hui?» Et M. Joyeuse avait répondu d'instinct, sans savoir: «Pas trop mal pour la saison.» Bien que le jeune Maranne fût très rouge en affirmant cela, M. Joyeuse le croyait sur parole. Seulement cette idée de communication fréquente entre les deux ménages lui fit peur pour le secret de sa situation, et dès lors il s'abstint de ce qu'il appelait «ses journées artistiques.» D'ailleurs, le moment approchait où il ne pourrait plus dissimuler sa détresse, la fin du mois arrivant compliquée d'une fin d'année.
Paris prenait déjà sa physionomie de fête des dernières semaines de décembre. En fait de réjouissance nationale ou populaire, il n'a guère plus que celle-là. Les folies du carnaval sont mortes en même temps que Gavarni, les fêtes religieuses, dont on entend à peine le carillon sur le bruit des rues, s'enferment derrière leurs lourdes portes d'église, le quinze août n'a jamais été que la Saint-Charlemagne des casernes; mais Paris a gardé le respect du jour de l'an.
Dès le commencement de décembre, un immense enfantillage se répand par la ville. On voit passer par la ville des voitures à bras remplies de tambours dorés, de chevaux de bois, de jouets à la douzaine. Dans les quartiers industrieux, du haut en bas des maisons à cinq étages, des vieux hôtels du marais, où les magasins ont de si hauts plafonds et des doubles portes majestueuses, on passe les nuits à manier de la gaze, des fleurs et du paillon, à coller des étiquettes sur des boîtes satinées, à trier, marquer, emballer; les
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