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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables, monologuant, gesticulant sur les
trottoirs, à qui chaque heurt de la foule arrache une exclamation somnambulante: «Je l'avais bien dit,» ou

«gardez-vous d'en douter, Monsieur.» On passe, on rirait presque, mais on est saisi de pitié devant

l'inconscience de ces malheureux possédés d'une idée fixe, aveugles que le rêve conduit, tirés par une

laisse invisible. Le terrible, c'est qu'après ces longues, cruelles journées d'inaction et de fatigue, quand M.

Joyeuse revenait chez lui, il fallait qu'il jouât la comédie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontât les

événements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de bureau dont il entretenait de tout temps ces

demoiselles.

Dans les petits intérieurs, il y a toujours un nom qui revient plus souvent que les autres, qu'on invoque
aux jours d'orage, qui se mêle à tous les souhaits, à tous les espoirs, même aux jeux des enfants pénétrés

de son importance, un nom qui tient dans la maison le rôle d'une sous-providence, on plutôt d'un dieu

lare familier et surnaturel. C'est celui du patron, du directeur d'usine, du propriétaire, du ministre, de

l'homme enfin qui porte dans sa main puissante le bonheur, l'existence du foyer. Chez les Joyeuse, c'était

Hemerlingue, toujours Hemerlingue, revenant dix fois, vingt fois par jour, dans la conversation de ces

demoiselles, qui l'associaient à tous leurs projets, aux plus petits détails de leurs ambitions féminines: «Si

Hemerlingue voulait... Tout cela dépend d'Hemerlingue.» Et rien de plus charmant que la familiarité avec

laquelle ces fillettes parlaient de ce gros richard, qu'elles n'avaient jamais vu.

On demandait de ses nouvelles... Le père lui avait-il parlé?... Était-il de bonne humeur?... Et dire que
tous, tant que nous sommes, si humbles, si courbés que le destin nous tienne, nous avons toujours

au-dessous de nous de pauvres êtres plus humbles, plus courbés, pour qui nous sommes grands, pour qui

nous sommes dieux, et en notre qualité de dieux, indifférents, dédaigneux ou cruels.

On se figure le supplice de M. Joyeuse, obligé d'inventer des épisodes, des anecdotes sur le misérable qui
l'avait si férocement congédié après dix ans de bons services. Pourtant il jouait sa petite comédie, de

façon à tromper complètement tout le monde. On n'avait remarqué qu'une chose, c'est que le père en

rentrant le soir se mettait toujours à table avec un grand appétit. Je crois bien! Depuis qu'il avait perdu sa

place, le bonhomme ne déjeunait plus.

Les jours se passaient. M. Joyeuse ne trouvait rien. Si, une place de comptable à la Caisse
territoriale
, mais qu'il refusait, trop au courant des opérations de banque, de tous les coins et recoins
de la bohème financière en général, et de la Caisse territoriale en particulier, pour mettre les pieds

dans cet antre.

«Mais, lui disait Passajon... car c'était Passajon qui, rencontrant le bonhomme et le voyant sans emploi,
lui avait parlé de venir chez Paganetti... Mais puisque je vous répète que c'est sérieux. Nous avons

beaucoup d'argent. On paye, on m'a payé, regardez comme je suis flambant.»

En effet, le vieux garçon de bureau avait une livrée neuve, et, sous sa tunique à boutons argentés, sa
bedaine s'avançait, majestueuse... N'importe, M. Joyeuse ne s'était pas laissé tenter, même après que

Passajon, arrondissant ses yeux bleus à fleur de tête, lui eut glissé emphatiquement dans l'oreille ces mots

gros de promesse:

«Le Nabab est dans l'affaire.»

Même après cela, M. Joyeuse avait eu le courage de dire non. Ne valait-il pas mieux mourir de faim que
d'entrer dans une maison fallacieuse dont il serait peut-être un jour appelé à expertiser les livres devant

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