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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Ses filles!

Qu'allaient-elles devenir?

Les places sont si rares à cette époque de l'année.

La misère lui apparut, et aussi la vision d'un malheureux tombant aux genoux d'Hemerlingue, le
suppliant, le menaçant, lui sautant à la gorge dans un accès de rage désespérée. Toute cette agitation

passa sur son visage comme un coup de vent qui ride un lac en y creusant toutes sortes de gouffres

mobiles; mais il resta muet, debout à la même place, et sur l'avis du patron qu'il pouvait se retirer,

descendit en chancelant reprendre sa tâche à la caisse.

Le soir, en rentrant rue Saint-Ferdinand, M. Joyeuse ne parla de rien à ses filles. Il n'osa pas. L'idée
d'assombrir cette gaieté rayonnante dont la vie de la maison était faite, d'embuer de grosses larmes ces

jolis yeux clairs, lui parut insupportable. Avec cela craintif et faible, de ceux qui disent toujours:

«Attendons à demain.» Il attendit donc pour parler, d'abord que le mois de novembre fût fini, se berçant

du vague espoir qu'Hemerlingue changerait d'avis, comme s'il ne connaissait pas cette volonté de

mollusque flasque et tenace sur son lingot d'or. Puis quand, ses appointements soldés, un autre comptable

eut pris sa place devant le haut pupitre où il s'était tenu debout si longtemps, il espéra trouver

promptement autre chose et réparer son malheur avant d'être obligé de l'avouer.

Tous les matins, il feignait de partir au bureau, se laissait équiper et conduire comme à l'ordinaire, sa
vaste serviette en cuir toute prête pour les nombreuses commissions du soir. Quoiqu'il en oubliât exprès

quelques-unes à cause de la prochaine fin de mois si problématique, le temps ne lui manquait plus

maintenant pour les faire. Il avait sa journée à lui, toute une journée interminable, qu'il passait à courir

Paris à la recherche d'une place. On lui donnait des adresses, des recommandations excellentes. Mais en

ce terrible mois de décembre, si froid et si court de jour, chargé de dépenses et de préoccupations, les

employés patientent et les patrons aussi. Chacun tâche de finir l'année dans le calme, remettant au mois

de janvier, à ce grand saut du temps vers une autre étape, les changements, les améliorations, des

tentatives de vie nouvelle.

Partout où M. Joyeuse se présentait, il voyait les visages se refroidir subitement dès qu'il expliquait le but
de sa visite: «Tiens! vous n'êtes plus chez Hemerlingue et fils? Comment cela se fait-il?» Il expliquait la

chose de son mieux par un caprice du patron, ce féroce Hemerlingue que Paris connaissait; mais il sentait

de la froideur, de la méfiance, dans cette réponse uniforme: «Revenez nous voir après les fêtes.» Et,

timide comme il était déjà, il en arrivait à ne plus se présenter nulle part, à passer vingt fois devant la

même porte, dont il n'aurait jamais franchi le seuil sans la pensée de ses filles. Cela seul le poussait par

les épaules, lui donnait du coeur aux jambes, l'envoyait dans la même journée aux extrémités opposées de

Paris, à des adresses très vagues que des camarades lui donnaient, à Aubervilliers, dans une grande

fabrique de noir animal, où on le faisait revenir pour rien trois jours de suite.

Oh! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermées, le patron qui est sorti ou qui a du monde,
les paroles données et tout à coup reprises, les espoirs déçus, l'énervement des longues attentes, les

humiliations réservées à tout homme qui demande de l'ouvrage, comme si c'était une honte d'en manquer;

M. Joyeuse connut toutes ces tristesses et aussi les bonnes volontés qui se lassent, se découragent devant

la persistance du guignon. Et vous pensez si le dur martyre de «l'homme qui cherche une place» fut

décuplé par les mirages de son imagination, par ces chimères qui se levaient pour lui du pavé de Paris

pendant qu'il l'arpentait en tous sens.

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