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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
Savoir aussi quel âge elles avaient?
«Aline a vingt ans, monsieur le baron. C'est l'aînée... Puis nous avons Élise qui prépare son examen de dix-huit ans... Henriette qui en a quatorze et Zaza ou Yaia qui n'a que douze ans.»
Ce petit nom de Yaia amusait prodigieusement M. le baron, qui voulait connaître encore quelles étaient les ressources de cette intéressante famille.
«Mes appointements, monsieur le baron... pas autre chose... J'avais un peu d'argent de côté, mais la maladie de ma pauvre femme, les études de ces demoiselles...
- Ce que vous gagnez ne suffit pas, mon cher Joyeuse... Je vous porte à mille francs par mois.
- Oh! monsieur le baron, c'est trop...»
Mais quoiqu'il eût dit cette dernière phrase tout haut, dans le dos d'un sergent de ville qui regarda passer d'un oeil de méfiance ce petit homme gesticulant et hochant la tête, le pauvre imaginaire ne se réveilla pas. Il s'admira rentrant chez lui, annonçant la nouvelle à ses filles, les conduisant le soir au théâtre, pour fêter cet heureux jour. Dieu! qu'elles étaient jolies sur le devant de leur loge, les demoiselles Joyeuse, quel bouquet de têtes vermeilles! Et puis, le lendemain, voilà les deux aînées demandées en mariage par... Impossible de savoir par qui, car M. Joyeuse venait de se retrouver subitement sous la voûte de l'hôtel Hemerlingue, devant la porte battante surmontée d'un «Caisse» en lettres d'or.
«Je serai donc toujours le même,» se dit-il en riant un peu et passant sa main sur son front où la sueur perlait.
Mis en belle humeur par sa chimère, par le feu ronflant dans l'enfilade des bureaux parquetés, grillagés, discrets sous le jour froid du rez-de-chaussée, où l'on pouvait compter les pièces d'or sans s'éblouir les yeux, M. Joyeuse salua gaiement les autres employés, passa sa jaquette de travail et son bonnet de velours noir. Soudain, on siffla d'en haut; et le caissier, appliquant son oreille au cornet, entendit la voix grasse et gélatineuse d'Hemerlingue, le seul, le véritable Hemerlingue, - l'autre, le fils, était toujours absent, - qui demandait M. Joyeuse. Comment! Est-ce que le rêve continuait?... Il se sentit tout ému, prit le petit escalier intérieur qu'il montait tout à l'heure si gaillardement, et se trouva dans le cabinet du banquier, pièce étroite, très haute de plafond, meublée seulement de rideaux verts et d'énormes fauteuils de cuir proportionnés à l'effroyable capacité du chef de la maison. Il était là, assis à son pupitre dont son ventre l'empêchait de s'approcher, obèse, anhelant et si jaune que sa face ronde au nez crochu, tête de hibou gras et malade, faisait comme une lumière au fond de ce cabinet solennel et assombri. Un gros marchand maure moisi dans l'humidité de sa petite cour. Sous ses lourdes paupières soulevées péniblement, son regard brilla une seconde quand le comptable entra; il lui fit signe de venir près de lui, et lentement, froidement, coupant de repos ses phrases essoufflées, au lieu de: «M. Joyeuse, combien avez-vous de filles?» Il dit ceci:
«Joyeuse, vous vous êtes permis de critiquer dans les bureaux nos dernières opérations sur la place de Tunis. Inutile de vous défendre. Vos paroles m'ont été rapportées mot pour mot. Et comme je ne saurais les admettre dans la bouche d'un de mes employés, je vous avertis qu'à dater de la fin de ce mois vous cessez de faire partie de la maison.»
Un flot de sang monta à la figure du comptable, redescendit, revint encore, apportant chaque fois un sifflement confus dans ses oreilles, à son cerveau un tumulte de pensées et d'images.
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